À propos

Le gardien de la Balance, veilleur entre les langues

𓋴𓄜𓃀𓃡𓆎𓅓𓁸  sȜb km — le loup noir

Sous les auspices de 𓅝𓏏𓏭𓅆𓇋𓈎𓂋𓏝 (Ḏḥwty íḳr | Djehouty L’Excellent) ! ق ر ء

Le loup noir, gardien du seuil

Ce lieu s’ouvre sous le signe du loup noir𓋴𓄜𓃀𓃡𓆎𓅓𓁸 (sȜb km) — que d’autres langues nomment הזאב השחור (hzab hshhvr) ou ذئب أسود (dhib aswad). Le loup, le chacal noir des nécropoles, c’est Anubis — celui qui veille sur le seuil entre les mondes, qui garde le passage, qui conduit les âmes et prend soin des défunts. Placer ce blog sous son signe, c’est en dire la vocation : veiller sur un seuil, celui qui sépare — et relie — les langues, les époques et les mémoires.

Jnpw nb krs nb smȜ-tȜ nb pr.t-ḫrw

« Anubis, le Maître du sarcophage, le Maître de l’inhumation, le Maître de l’offrande invocatoire. »

Textes des Sarcophages du Moyen Empire égyptien, Tome 3, CT VII, Spell [936] (sarcophage G1T), p. 137, section a. Trad. Claude Carrier, pp. 1992-1993, Éditions du Rocher, 2004.

Anubis est le Seigneur de la meute céleste𓎟𓏤𓅆𓃡𓃀𓅱𓏏𓊪𓌒𓏏𓇯 (nb sȜbw.t pḏt) — l’adversaire de 𓇓𓏲𓏏𓄡𓃩 (stš / Seth), le dieu du désordre (Isft) et du chaos. Gardien contre le chaos, veilleur du juste ordre : telle est la figure tutélaire de ces recherches.

Un nom qui est une méthode

Mon nom lui-même est une traversée. 𓇋𓂋𓏭𓀹 𓅓𓆼𓄿𓏏𓍝𓆱Iry Mekhél(.t) — se lit : le préposé à la Balance. 𓇋𓂋𓏭𓀹 (Iry / Ily) désigne le préposé, le gardien, le compagnon ; et 𓅓𓆼𓄿𓏏𓍝 (mḫȜt / mékhèl.t) est le nom de la balance dans la langue des pharaons.

Porter ce nom, c’est se tenir aux côtés d’𓇋𓈖𓊪𓅱𓃣 (Inpw / Inépou, Anubis), le préposé à la Balance : le psychostase, celui qui pèse l’âme et le cœur des morts ; le psychopompe, celui qui conduit les âmes ; celui qui prend soin des défunts.

fȜ=k mḫȜ.t mj Ḏḥwty

« (Car) tu as présenté la balance comme Thot »

Textes des Sarcophages du Moyen Empire égyptien, vol. 1, CT I, Spell [47] (suite) (sarcophage B10Cb), p. 209, section d. Trad. Claude Carrier, pp. 110-111, Éditions du Rocher, 2004.

La balance n’est pas ici un simple objet : elle est l’emblème de toute cette démarche. Peser une langue contre une autre, chercher l’équivalence juste, refuser qu’un idiome écrase l’autre — la comparaison étymologique est une pesée. Comme Anubis pèse les cœurs et Thot en consigne le verdict, ces pages pèsent les mots : l’égyptien contre le sémitique, le pharaonique contre le mandé, le son contre le sens. Une psychostasie des langues.

Le Peseur sous tous les noms

Ce préposé à la Balance traverse les langues et les âges sans jamais perdre sa fonction. En hébreu, מִיכָאֵלMîkhā’ēl — se lit traditionnellement « Qui est comme Dieu ? ». En copte, ⲙⲓⲭⲁⲏⲗ ; en arabe, مِيكَالَ (Mīkāl). Toujours le même : le psychostase, le psychopompe, le Combattant, le Vainqueur de la Bête — trait pour trait la fonction d’Anubis, reprise par l’archange du monothéisme.

Mais une autre lecture affleure, et c’est elle qui me retient. Car en égyptien, 𓅓𓆼𓄿𓌙𓌙𓏜 (mḫȜ / mékhel) signifie rivaliser, être l’égal de, être au même niveau, être semblable à ; et 𓆼𓄿𓂡 (ḫȜ(i)) veut dire mesurer, peser, ajuster, répartir également, rendre deux choses égales. Le nom même de l’archange porterait alors, sous la question « qui est comme… ? », le geste technique de la pesée : celui qui rend égal, celui qui ajuste la balance. L’interrogation théologique et le geste de l’orfèvre pesant l’or partagent une même racine.

Qui donc a dit, écrit et fixé que ce nom signifiait seulement « Qui est comme Él (Dieu) ? » — et non « Qui égalise, qui rend semblable, qui répartit pareillement » ? Él ? L ? 𓄿, Aleph, cet autre préposé à la Balance, cet autre Peseur des Âmes ? La question reste ouverte — et c’est dans cette ouverture que travaille ce blog.

Le lexique de la pesée

Autour de la balance gravite toute une famille de mots pharaoniques, que je donne ici comme on montre ses outils :

Hiéroglyphe Lecture Sens
𓅓𓆼𓄿𓏏𓍝 mḫȜt / mékhèl.t la balance (copte ⲘϢⲈ, ⲘⲀϢⲒ)
𓆼𓄿𓂡 ḫȜ(i) mesurer, peser, ajuster, égaliser
𓆼𓂡𓏏 ḫȜ.t / khel.t la pesée
𓅓𓆼𓄿𓌙𓌙𓏜 mḫȜ / mékhel rivaliser, être l’égal de, être semblable
𓅓𓂝𓐍𓀜 mḫi / mékhi combattre, frapper, transpercer (copte ⲘⲒϢⲈ)
𓅓𓂝 mʿ / mâ, mî pronom interrogatif : qui ? que ? (hébreu מִי / mî)

On y voit affleurer une parenté troublante : le verbe mḫi (combattre, transpercer) voisine avec mḫȜ (peser, égaliser), et le pronom mʿ / mî (qui ?) répond à l’hébreu מִי (, qui ?). Le Peseur est aussi un Combattant, et sa question — « qui est comme… ? » — se love au creux de son nom.

Ce que vous trouverez ici

Ce blog est un atelier de pesée. On y compare, mot à mot, l’égyptien pharaonique et ses héritiers — le copte, le démotique — avec l’hébreu, l’arabe, l’akkadien, et les langues mandé d’Afrique de l’Ouest : le bambara, le soninké, le maninka. Chaque entrée suit une racine à travers les langues et les millénaires, pèse ses sens, et rend à la langue africaine sa place dans la balance des civilisations. Ni nostalgie, ni prophétie : une pesée patiente, sous le regard du loup noir et sous les auspices de 𓅝𓏏𓏭𓅆𓇋𓈎𓂋𓏝, Thot l’Excellent, maître des mots et du calcul, celui qui consigne le verdict de la Balance.

𓅝𓏏𓏭𓅆𓇋𓈎𓂋𓏝  Ḏḥwty íḳr — Djehouty L’Excellent