𓐩𓏌𓂝 nḏ / nedjy
Protéger · Sauver · Prendre conseil — et le salut coranique
Par ט–טית – ΘΏΘ – THṒTH – 𓏏𓅝𓏭𓀭 (Ḏḥwty) – דַּעַת / DAĀTH !
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I. La racine et sa thèse
Le verbe 𓐩𓏌𓂝 (lire nḏ / nedjy) déploie en égyptien pharaonique un champ sémantique double, articulé autour d’une même idée de sollicitude : d’une part protéger, sauver, prendre soin de, réparer un tort, venger, délivrer ; d’autre part prendre conseil, consulter, s’informer, demander. Protéger et consulter procèdent d’un même geste : se tourner vers quelqu’un — pour le secourir, ou pour lui demander secours.
Ce vocable présente un intérêt exceptionnel. Il appartient aux strates les plus anciennes de la langue pharaonique — il figure dès les Textes des Pyramides d’Ounas 𓃹𓈖𓇋𓋴 (Ve dynastie) et de Téti 𓏏𓏏𓇋 (VIe dynastie) — et son cognat arabe, la racine ن-ج-و / ن-ج-ي (n-j-w / n-j-y), est employé quatre-vingt-quatre fois dans le corpus coranique. Or, fait remarquable, cette racine paraît absente des autres langues sémitiques anciennes : ni l’hébreu, ni le syriaque, ni même l’akkadien — la plus archaïque des langues sémitiques attestées — ne semblent la connaître sous cette forme et avec ce sens.
Cette double singularité — présence dès l’égyptien le plus ancien, absence des autres sémitiques, forte fréquence coranique — invite à penser que l’arabe a recueilli, seul du côté sémitique, un mot venu du fonds pharaonique, soit par emprunt ancien, soit par héritage d’un fonds commun que les autres langues auraient laissé se perdre. On avancera la chose avec mesure : établir un emprunt supposerait d’en retracer la voie et l’époque, et d’écarter l’hypothèse d’une racine que l’akkadien et l’hébreu auraient jadis possédée avant de l’abandonner. Le rapprochement n’en garde pas moins toute sa valeur, et il étonne qu’il ait si peu retenu l’attention de ceux qui ont étudié le lexique du Coran et ses strates les plus archaïques.
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II. Décomposition phonétique
La racine égyptienne se lit, dans sa forme pleine, 𓈖𓆓𓐩𓏌𓀁 — soit les valeurs n · ḏ · nḏ. Son répondant arabe s’organise autour de ن (n) · ج (j) · و (w).
2.1 Les phonogrammes
𓆓 — le cobra (ḏt) : phonogramme ḏ [dj]. Valeurs ḏ / dj / ṯ / tch / d. Copte ϫ (ḏanḏia) ; hébreu גּ / ג (guimel) ou צ / ץ (tsadé) ; arabe ض (ḍād) ou ج (jīm). Sémitiques : ṣ, z, ḍ, ḏ.
𓈖 — le filet d’eau : valeur n. Copte Ⲛ (nē) ; hébreu נ (nun) ; arabe ن (nūn). Sémitiques : n, l.
𓂝 — l’avant-bras : valeur ʿ (ʿayin), fricative pharyngale [ʕ] ; prononciation â/á/ā. Arabe ع (ʿayn) ; hébreu ע (ʿayin) ; syriaque ܥ (ʿē). Idéogramme de bras, de main.
2.2 Les déterminatifs et compléments
𓐩 — signe de valeur phonétique nḏ, associé à 𓏌.
𓏌 — le pot, vase rond (nw / nou) : déterminatif de mesure, de liquide, de tribut, d’onction.
𓀁 — l’homme assis, la main à la bouche : déterminatif de tout ce qui touche à la bouche — manger, boire, parler, converser, se taire, penser. Sa présence dans nḏ « prendre conseil » est éloquente : consulter, c’est un acte de parole.
𓁷𓏺 — le visage vu de face (ḥr) : idéogramme de face, préposition « sur ».
𓂡 — l’avant-bras tenant un bâton : déterminatif de tout acte requérant effort ou force.
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III. Vocables de la langue pharaonique
𓈖𓆓 𓐩 𓏌 𓀁 (nḏ / nedjy) — verbe : prendre conseil, demander, exercer une protection, protéger, prendre soin de, consulter, s’informer. Variante : 𓈖𓆓 𓏌 𓀁.
𓆓 𓏌 𓀁 𓂋𓏤 (nḏ-r / nedjy-r) : demander conseil, consulter, questionner.
𓈖𓆓 𓐩 𓏌 𓅱𓏏𓏛𓏥 𓂋𓏤 (nḏw.t-r / nedjou.t-r) — nom : avis, conseil, consultation, conseil de guerre.
𓐩𓏌𓂝 (nḏ / nedjy) — verbe : protéger, sauver, prendre soin de, réparer un tort, venger ; nom : défense, salut, protection, protecteur ; aussi : consulter, invoquer le nom du roi, prononcer le nom de quelqu’un.
𓐩𓏌𓂝 𓅓𓂝 (nḏ m-ʿ / nedjy m-ā) : protéger de, sauver, défendre contre, protéger de la main de, garder.
𓐩𓏌𓏏𓏭𓂡 (nḏytj / nedjyti) — nom : sauveur, délivreur.
𓈖𓆓 𓐩𓁷𓏺 (nḏy-ḥr / nedjy-ḥer) — nom : protection, protecteur, soutien, vengeur. Variantes : 𓐩𓏌𓏛𓁷𓏺 ; 𓈖𓆓 𓐩 𓏌 𓀁.
𓈖𓆓𓏏𓏭 𓂡 (nḏyty / nedjity) — nom : protecteur, défenseur. Féminin 𓐩𓏌𓏏𓏏 (nḏtt / nedjytet) : protectrice, vengeresse.
𓈖𓆓 𓈖𓆓 𓏌 𓀁 (nḏnḏ / nedjynedjy) — verbe : discuter, s’entretenir, converser ; nom : conseil, avis, requête. Dans nḏnḏ m-ʿ : prendre conseil, demander un avis à, consulter.
La racine engendre ainsi un lexique complet de la protection (le protecteur, le sauveur, la vengeresse) et de la délibération (le conseil, la consultation, la conversation). Que le même mot serve à protéger et à consulter dessine une conception politique : le pouvoir qui protège est celui que l’on consulte, et prendre conseil est déjà une forme de sauvegarde.
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IV. Attestations dans les corpus pharaoniques
4.1 Protéger — Textes des Pyramides d’Ounas
« (Toi) que protège l’Ennéade dans le Château du Prince ! »
Textes des Pyramides d’Ounas, chambre funéraire, W/F/E inf, col. 35, Spruch {223}, §215 c. Trad. Claude Carrier, pp. 62-63, éd. CYBELE 2009.
4.2 Protéger de la main — Ounas
« Ounas l’a protégé de la main de ceux qui ont voulu faire cela [contre lui], »
Textes des Pyramides d’Ounas, antichambre, W/A/W inf, col. 13, Spruch {254}, §290 c. Trad. Claude Carrier, pp. 120-121, éd. CYBELE 2009.
4.3 Sauver grâce à la main — Ounas
« Celui qui est sauvé grâce à la main d’Ounas »
Textes des Pyramides d’Ounas, antichambre, W/A/W sup, col. 20, Spruch {250}, §268 a. Trad. Claude Carrier, pp. 110-111, éd. CYBELE 2009.
4.4 Que les dieux te protègent — Téti
« (S’)il a permis que les dieux te protègent, c’est que Geb a placé sa sandale sur la tête de ton adversaire que tu as enlevé »
Textes des Pyramides de Téti, chambre funéraire, T/F/E s, col. 2, Spruch {356}, §578 a-b. Trad. Claude Carrier, pp. 236-237, éd. CYBELE 2009.
4.5 Horus t’a protégé — Mérenrê
« Ah [Osiris] Mérenrê, (si) Horus t’a protégé, »
Textes des Pyramides de Mérenrê, chambre funéraire, M/F/E sup, col. 28, Spruch {356}, §582 c. Trad. Claude Carrier, pp. 1884-1885, éd. CYBELE 2010.
4.6 Protéger contre les ennemis — Papyrus Ebers
« C’est moi qui le protège contre ses ennemis, Thot est son guide, lui qui fait en sorte que parle l’écrit, »
Nouvelle Transcription du Papyrus médical Ebers, planche 1 (1, 1-11), 1, 8, p. 11. Trad. Bernard Lalanne & Gérard Métra, éd. Safran 2017.
4.7 Réparer, venger — Mérenrê
« C’est Horus qui réparera ce que Seth a fait contre toi ! »
Textes des Pyramides de Mérenrê, chambre funéraire, M/F/E sup, col. 36, Spruch {357}, §592 c. Trad. Claude Carrier, pp. 1888-1889, éd. CYBELE 2010.
4.8 Préserver — Textes des Sarcophages
« Ne demandez pas ma transformation au sein de Nou »
Textes des Sarcophages, vol. 1, CT I, Spell [75] (suite 1) (sarcophage S1C), p. 332, section c. Trad. Claude Carrier, pp. 186-187, Éditions du Rocher 2004.
4.9 Protéger le misérable — Le Conte du Paysan éloquent
« …et exerce ta protection sur le misérable ! Ne te transforme pas en flot torrentiel contre le plaignant ! Prends garde à l’approche de l’éternité ! »
Le Conte du Paysan éloquent, B1-175/176, Troisième supplique, pp. 50-51. Trad. Patrice Le Guilloux, Cahiers de l’Association d’Égyptologie Isis n° 2, 2e éd., Angers 2005.
4.10 Le protecteur du genre humain — Textes des Sarcophages
« Je veux protéger le genre humain de la main des dieux, et vice versa ! Je suis le protecteur […] »
Textes des Sarcophages, vol. 1, CT IV, Spell [334] (sarcophage G1T), p. 180, sections g-h. Trad. Claude Carrier, pp. 798-799, Éditions du Rocher 2004.
4.11 Prendre conseil — Le Livre des Morts
« …Le héron-nour, il s’appuie sur les conseils »
Le Livre des Morts, chapitre 64-a (Papyrus de Nouou, BM EA 10477), (suite 5), (40), p. 228. Trad. Claude Carrier, éd. CYBELE 2009.
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V. Le cognat arabe — la racine ن-ج-و / ن-ج-ي
La racine arabe ن (n) · ج (j) · و (w) recouvre exactement le champ égyptien du salut et de la préservation, avec une extension propre vers la confidence et le secret.
5.1 Catégorie verbale
نَجَا (najā) / يَنْجُو (yanjū) : délivrer, sauver, se sauver, secourir, survivre, se confier à.
نَجَّى (najjā) / يُنَجِّي (yunajjī) : sauver, secourir, délivrer, affranchir, libérer.
أَنْجَى (anjā) : secourir, sauver, délivrer.
تَنَجَّى (tanajjā) : chercher un endroit élevé pour y demeurer.
5.2 Catégorie nominale
نَجًا (najā) : délivrance, sauvetage ; rameau, branche ; peau d’une bête ; colline, hauteur.
نَجِيّ (najiyy) : confidence, confident, ami intime, ami proche ; secret, ce qui doit rester caché.
نَجْوَى (najwā) : conversation confidentielle, secrète.
نَجِيَّة (najiyya) : souci, peine, inquiétude, tracas.
نَجَاء (najāʾ) / نَجَاة (najāh) : délivrance, sauvetage, salut.
مُنَجٍّ (munajjin) : sauveur.
مَنْجًى (manjā) : refuge, asile, havre, sanctuaire. مَنْجَاة (manjāh) : salut, évasion, échappatoire.
On notera la continuité sémantique parfaite avec le nom égyptien 𓐩𓏌𓏏𓏭𓂡 (nedjyti, le sauveur) : de part et d’autre, la racine nomme l’acte de sauver, celui qui sauve et le lieu du salut.
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VI. La racine dans le corpus coranique
La racine ن-ج-و se rencontre quatre-vingt-quatre fois dans le Coran. Dans les versets qui suivent, le vocable issu de la racine est signalé en gras — dans l’arabe, la translittération et la traduction.
Sauver, échapper, délivrer
Wa qāla lladhī najā minhumā wa-ddakara baʿda ʾummatin ʾanā ʾunabbiʾukum bi-taʾwīlihi fa-ʾarsilūni
« Or, celui des deux qui avait été délivré et qui, après quelque temps, se rappela, dit : « Je vous en donnerai l’interprétation. Envoyez-moi donc. » »
Sourate 12, يوسف / Yūsuf (Joseph), verset 45.
…Qāla lā takhaf, najawta mina l-qawmi ẓ-ẓālimīna
« …il dit : « N’aie aucune crainte : tu as échappé aux gens injustes. » »
Sourate 28, القصص / Al-Qaṣaṣ (Le Récit), verset 25.
Sauver, délivrer (forme intensive najjā)
Wa ʾidh najjaynākum min ʾāli firʿawna yasūmūnakum sūʾa l-ʿadhābi
« Lors, Nous vous avons sauvés des sujets de Pharaon qui vous infligeaient le pire châtiment »
Sourate 2, البقرة / Al-Baqara (La Vache), verset 49. Trad. M. Maurice Gloton, p. 8, éd. Albouraq 2018.
Qul man yunajjīkum min ẓulumāti l-barri wa-l-baḥri … la-ʾin anjānā min hādhihi la-nakūnanna mina sh-shākirīna
« Dis : « Qui vous délivre des ténèbres de la terre et de la mer ? » … « S’Il nous délivre de ceci, nous serons du nombre des reconnaissants. » »
Sourate 6, الأنعام / Al-Anʿām (Les Bestiaux), verset 63.
…baʿda ʾidh najjānā llāhu minhā
« …après qu’Allah nous en a sauvés. »
Sourate 7, الأعراف / Al-Aʿrāf (Les Murailles), verset 89.
Thumma nunajjī rusulanā wa-lladhīna ʾāmanū, kadhālika ḥaqqan ʿalaynā nunji l-muʾminīna
« Ensuite, Nous délivrerons Nos messagers et les croyants. C’est ainsi qu’il Nous incombe de délivrer les croyants. »
Sourate 10, يونس / Yūnus (Jonas), verset 103.
…Falammā najjākum ʾilā l-barri ʾaʿraḍtum, wa-kāna l-ʾinsānu kafūran
« …Puis, quand Il vous sauve et vous ramène à terre, vous vous détournez. L’homme reste très ingrat ! »
Sourate 17, الإسراء / Al-Isrāʾ (Le Voyage nocturne), verset 67.
Le participe : celui qui est sauvé
Wa qāla li-lladhī ẓanna ʾannahu nājin minhumā dhkurnī ʿinda rabbika
« Et il dit à celui des deux dont il pensait qu’il serait délivré : « Parle de moi auprès de ton maître. » »
Sourate 12, يوسف / Yūsuf (Joseph), verset 42.
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VII. La question copte
Fait notable : le vocable nḏ « protéger, prendre conseil » ne semble pas s’être perpétué en copte avec ses acceptions pharaoniques. Le copte conserve en revanche, à partir des mêmes signes 𓐩𓏌𓂝 (nḏ), un mot de sens différent : ⲛⲟⲩⲧ, ⲛⲇⲧ, ⲛⲟⲧ — « moudre, broyer ». Le fayoumique ⲛⲇⲧ, comme qualitatif, viendrait de naḏyew / najyew. La branche du « broyer » a survécu en copte ; celle du « protéger, sauver » semble avoir migré — ou s’être conservée — du seul côté arabe.
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VIII. Bilan
Le dossier de nḏ présente une configuration rare. Un vocable des strates les plus anciennes de l’égyptien — attesté dès Ounas et Téti, riche de tout un lexique de la protection et du conseil — trouve son répondant exact dans une racine arabe massivement employée par le Coran (quatre-vingt-quatre occurrences), mais introuvable, sous cette forme et ce sens, dans les autres langues sémitiques anciennes que sont l’hébreu, le syriaque et l’akkadien.
Cette asymétrie appelle l’examen. Elle est compatible avec l’hypothèse d’un emprunt ancien du sémitique méridional à l’égyptien, ou d’un héritage afroasiatique commun que seul l’arabe aurait retenu du côté sémitique. Trancher exigerait de reconstituer la voie de transmission et d’exclure une perte parallèle en akkadien et en hébreu. Nous livrons le fait pour ce qu’il est — remarquable, peu étudié, et digne d’une enquête que les spécialistes des emprunts coraniques n’ont pas encore menée.
𓅝𓏏𓏭𓅆𓇋𓈎𓂋𓏝 Ḏḥwty íḳr — Djehouty L’Excellent