đ“Šƒđ“ˆ–đ“ˆ€đ“‚» SĂĄn — Le Ciel passant

TracĂ©s Ă©tymologiques entre l’égyptien ancien,

le sémitique et les langues mandé

par Anaba Iry Mekhat

Le Senet

Sous les auspices de 𓅝𓏏𓏭𓅆𓇋𓈎𓂋𓏝 (ណងwty Ă­ážłr | Djehouty L’Excellent ! ق ۱ ŰĄ

1. La racine 𓊃𓈖 (sn) en Ă©gyptien ancien : le passage

La racine 𓊃𓈖 (sn / zn) en Ă©gyptien ancien est l’une des plus fĂ©condes du systĂšme hiĂ©roglyphique. Son verbe fondamental est đ“Šƒđ“ˆ–đ“ˆ€đ“‚» — lire sni / seni — qui signifie : passer, dĂ©passer, s’avancer, se diriger, transgresser, passer en parlant du temps. Dans le langage mathĂ©matique, il revĂȘt le sens d’élever au carrĂ© — le redoublement parfait, le passage au double.

La racine 𓊃𓈖 (sn) conceptualisait pour les Anciens Égyptiens l’égalitĂ©, l’équilibre, la proportion entre les choses. Avec ses dĂ©terminatifs, elle exprimait l’idĂ©e de passage d’un Ă©tat Ă  un autre — mutation, transition, rĂ©pĂ©tition, ce qui se rĂ©pĂšte, se dĂ©double, se rĂ©itĂšre, fait retour. Mouvement circulaire, cycle, retour.

1.1 Les déterminatifs : le corps du passage

Les dĂ©terminatifs de la racine sn sont eux-mĂȘmes rĂ©vĂ©lateurs :

𓏔 (sn, snt) — dĂ©terminatif de dĂ©passer, de ressemblance

đ“‚» — jambes marchant vers l’avant. IdĂ©ogramme de venir, de revenir, de dĂ©marche, de pas. DĂ©terminatif de tout nom ou verbe de mouvement

đ“‚Ÿ — jambe pliĂ©e. IdĂ©ogramme de jambe, de genou, de pied. DĂ©terminatif des actions liĂ©es Ă  la jambe, au pied

𓏠 — damier du jeu de Senet. IdĂ©ogramme du jeu de passage

Le dĂ©terminatif đ“‚» — les jambes qui marchent — est la signature corporelle de la racine sn : le passage est avant tout un acte du corps, un mouvement des pieds dans l’espace. Ce n’est pas un hasard si le mĂȘme radical va laisser des traces dans les mots mandĂ© dĂ©signant le pied et la jambe.

2. Le Senet : le jeu du passage

Le jeu de Senet — 𓊃𓈖𓏏𓏠 (lire snt / znt / senet) — est le jeu de pions de l’Ancienne Égypte constituĂ© de trente cases. Son nom signifie littĂ©ralement le passage, issu du verbe đ“Šƒđ“ˆ–đ“ˆ€đ“‚» (sni). Le terme partage la mĂȘme racine que le vocable Ă©gyptien ancien dĂ©nommant le nombre cardinal 2 — la racine 𓊃𓈖 (sn). Ce n’est pas un hasard : l’annĂ©e Ă©gyptienne ancienne Ă©tait divisĂ©e en 12 mois de 30 jours chacun, chaque mois divisĂ© en trois dĂ©cades de 10. Le plateau de 30 cases est le miroir du mois — on joue sa traversĂ©e du temps.

Le Senet est attestĂ© dĂšs l’Ancien Empire et documentĂ© dans le Wörterbuch der Ă€gyptischen Sprache. Il Ă©tait jouĂ© Ă  titre rĂ©crĂ©atif mais aussi funĂ©raire : traverser les 30 cases, c’était traverser les 30 jours du mois, les 30 Ă©tapes du voyage vers l’au-delĂ . Le jeu du passage Ă©tait aussi le jeu de la vie.

Le calendrier civil Ă©gyptien rĂ©partissait l’annĂ©e en 360 jours rĂ©guliers — douze mois de trente jours, eux-mĂȘmes regroupĂ©s en trois saisons agricoles. Restait un Ă©cart de cinq jours avec l’annĂ©e solaire rĂ©elle, comblĂ© par cinq jours supplĂ©mentaires intercalĂ©s en fin d’annĂ©e. Loin d’ĂȘtre de simples jours de report comptable, ces cinq jours portaient un nom propre — HERU — et une charge religieuse forte : on y plaçait la naissance successive d’Osiris, Horus l’Ancien, Seth, Isis et Nephthys, et on les tenait pour redoutables. Les Grecs en feront plus tard les epagomenai.

Le plateau de Senet porte la trace de cette mĂȘme logique du surplus. Sur trente cases, vingt-cinq se franchissent sans incident ; les cinq derniĂšres, elles, imposent chacune leur propre rĂšgle au joueur. Atterrir en 27 — la case de l’Eau — renvoie le pion en arriĂšre, jusqu’en case 15, la Maison de la Vie, oĂč il devra patienter. La case 26 retient tout pion qui s’y trouve, sauf si le coup de dĂ© permet d’en sortir directement. Les deux cases suivantes rĂ©pondent chacune Ă  un chiffre prĂ©cis : seul un 3 libĂšre le pion bloquĂ© en 28, la Maison des Trois VĂ©ritĂ©s ; seul un 2 le fait sortir de la 29, la Maison de RĂȘ-Atoum. La trentiĂšme et derniĂšre case porte le nom d’Horus.

Avec le temps, ces cinq cases se sont peuplĂ©es de figures divines. Les plateaux tardifs (Ă  partir de la XXe dynastie) y placent typiquement le signe nfr en 26, une figure liĂ©e Ă  l’eau (souvent HĂąpy) en 27, un groupe de trois divinitĂ©s en 28, un couple divin en 29, et Horus en 30. Un exemplaire conservĂ© Ă  l’Ifao s’écarte cependant de ce schĂ©ma : sa case 27 montre le dieu Ândjty, liĂ© Ă  la ville de Busiris — celle-lĂ  mĂȘme oĂč l’on rendait un culte Ă  Osiris ; sa case 28 rĂ©unit Osiris, Horus et Isis ; sa case 30 Horus, sans surprise. C’est la case 29 de ce plateau qui retient l’attention ici : on y voit Isis et Nephthys, qualifiĂ©es par le mot Ă©gyptien sn.ty — « les deux sƓurs ». Sur la case que le jeu rĂ©serve au chiffre 2, ce sont deux figures nommĂ©es par le mot mĂȘme du duel — la racine que cette Ă©tude suit depuis son ouverture.

Le rapprochement entre jeu et lune traverse deux traditions distinctes. CĂŽtĂ© grec, Platon fait dire dans le PhĂšdre (273c-274d) que le dieu Ă©gyptien Theuth — Thot — a inventĂ© non seulement l’écriture mais aussi les nombres, le calcul, la gĂ©omĂ©trie, l’astronomie et les jeux de dĂ©s. Plus tard, Plutarque (Sur Isis et Osiris, §52) prĂȘte Ă  HermĂšs une partie disputĂ©e contre SĂ©lĂ©nĂ©, la lune, dont il tire juste assez de lumiĂšre pour fonder les cinq jours Ă©pagomĂšnes. CĂŽtĂ© Ă©gyptien, une version tardive attribue directement cette victoire Ă  Thot — dĂ©jĂ  associĂ© Ă  la lune — qui aurait grappillĂ©, partie aprĂšs partie, un soixante-douziĂšme de la lumiĂšre lunaire jusqu’à rĂ©unir l’équivalent de cinq jours pleins.

Dans l’une comme l’autre version, le jeu n’est pas une image du temps : il en est l’opĂ©rateur. C’est en jouant qu’on arrache au cycle rĂ©glĂ© les jours oĂč le sacrĂ© trouve la place de naĂźtre.

3. La constellation de la racine sn en égyptien ancien

La racine 𓊃𓈖 (sn) est d’une fĂ©conditĂ© remarquable en Ă©gyptien ancien. Elle porte simultanĂ©ment :

Forme

Lecture

Sens

đ“Šƒđ“ˆ–đ“ˆ€đ“‚»

sni / seni

passer, dĂ©passer, transgresser, s’avancer ; Ă©lever au carrĂ©

đ“Šƒđ“ˆ–đ“ˆ–đ“­đ“”đ“‚»

znny / snny

passer, s’avancer, se diriger ; se promener de long en large

𓊃𓈖𓏏𓏠

snt / senet

jeu de Senet — le passage (30 cases = 30 jours)

𓌱𓈖𓀀 (sn)

sn / son / san

frĂšre (copte âČ„âȟâț / âČ„âȁâț)

𓌱𓈖𓏏𓁐 (sn.t)

snt / sent

sƓur (copte âČ„âȱâțâȉ)

đ“Œąđ“Œđ“…±đ“€€đ“đ“„ (snw)

snw / sénou

nom collectif — compagnons, frùres et sƓurs

đ“Œąđ“źđ“Œđ“…±đ“€€đ“€€ (snwi)

snwi / sénoui

duel — les deux compagnons, la paire d’amis

𓌱𓈖𓏌đ“Č𓀀𓀀 (sn-nw)

sn-nw / sen-nou

semblable, second, double, homologue, alter ego

𓌱𓈖𓏌𓏼 (snw)

snw / senou

le nombre cardinal 2 — la paire, le double

Ce qui unit toutes ces formes : la racine sn conceptualise le double et le passage — le deux comme relation (frĂšre/sƓur, compagnons), le deux comme Ă©quilibre (alter ego), le deux comme mouvement (aller et revenir). Passer, c’est aller vers l’autre de soi — vers le frĂšre, vers le double, vers l’égal.

4. La chaßne sémitique : de sn à shaneh et sunna

Avant mĂȘme d’entrer dans le sĂ©mitique, une comparaison latine Ă©claire le terrain. Annus — l’annĂ©e — porte l’idĂ©e du cercle ; et revolutio dĂ©signe le retour, le fait de faire revenir une chose Ă  un point de son cycle. Dans ces deux mots latins comme dans sn Ă©gyptien, l’annĂ©e n’est jamais une ligne droite : c’est un cercle qui se referme, un passage qui revient Ă  son point de dĂ©part. L’intuition du temps-cercle traverse donc au moins trois familles linguistiques indĂ©pendantes — afroasiatique, sĂ©mitique et indo-europĂ©enne.

La racine sn se prolonge dans les langues sémitiques avec une cohérence remarquable :

Terme

Langue

Sens

shanah (Ś©ÖžŚŚ ÖžŚ”)

Hébreu

se rĂ©pĂ©ter, faire une seconde fois, changer, altĂ©rer, ĂȘtre rĂ©pĂ©tĂ©

shaneh (Ś©ÖžŚŚ ÖžŚ”)

Hébreu

annĂ©e — durĂ©e d’une rĂ©volution, mesure du temps qui passe

sheniy (Ś©Ö”ŚŚ ÖŽŚ™)

Hébreu

second (nombre ordinal), de nouveau, une seconde fois, un autre — issu de shanah

shenayim (Ś©Ö°ŚŚ Ö·Ś™ÖŽŚ)

Hébreu

les deux, tous les deux, une paire, deux (le nombre cardinal), double

shenah (Ś©Ö°ŚŚ ÖžŚ”)

Araméen

annĂ©e — durĂ©e d’une rĂ©volution de la terre

sana (ŰłÙŽÙ†ÙŽŰ©)

Arabe

an, année, ans, années

sinÄ«na (ŰłÙÙ†ÙÙŠÙ†ÙŽ)

Arabe (racine s-n-h)

ans, annĂ©es — pluriel coranique, une occurrence

sanaha (ŰłÙŽÙ†ÙŽÙ‡ÙŽ)

Arabe (racine s-n-h)

vieillir, ĂȘtre ĂągĂ©, se gĂąter, se dĂ©composer — l’usure que le temps produit

sunna (ŰłÙÙ†ÙŽÙ‘Ű©)

Arabe

ce qui est dĂ©nombrable dans le temps, rĂ©current, habituel ; pratique courante, coutume, convention — et : la tradition prophĂ©tique islamique

L’usage gĂ©nĂ©alogique de ƥānāh (Ś©ÖžŚŚ ÖžŚ”) dans la GenĂšse illustre bien ce sens : l’annĂ©e y rythme la transmission de la vie d’une gĂ©nĂ©ration Ă  l’autre.

Ś•Ö·ÖœŚ™Ö°Ś—ÖŽÖŁŚ™ ŚÖžŚ“ÖžÖ—Ś کְځڜÖčŚ©ÖŽŚÖ€Ś™Ś Ś•ÖŒŚžÖ°ŚÖ·ŚȘ֙ Ś©ÖžŚŚ ÖžÖ”Ś” ڕַڙÖčÖŒÖ„Ś•ŚœÖ¶Ś“ Ś‘ÖŽÖŒŚ“Ö°ŚžŚ•ÖŒŚȘÖčÖ–Ś• Ś›Ö°ÖŒŚŠÖ·ŚœÖ°ŚžÖčÖ‘Ś• Ś•Ö·Ś™ÖŽÖŒŚ§Ö°ŚšÖžÖ„Ś ڐֶŚȘÖŸŚ©Ö°ŚŚžÖčÖ–Ś• Ś©Ö”ÖœŚŚȘڃ

way·ងß ’ā·តām ƥə·lĆÂ·ĆĄĂźm ƫ·mə·’aáčŻ ĆĄÄÂ·nāh way·yĆÂ·w·leត biត·mƫ·áčŻĆw kə·áčŁal·mƍw way·yiq·rā ’ĂȘáčŻ ĆĄÉ™Â·mƍw ĆĄĂȘáčŻ

« Adam, ĂągĂ© de cent trente ans, engendra un fils Ă  sa ressemblance, selon son image, et il lui donna le nom de Seth. » — GenĂšse 5:3

Ś•Ö·Ś™ÖŽÖŒÖœŚ”Ö°Ś™ÖŁŚ•ÖŒ Ś™Ö°ŚžÖ”Ś™ÖŸŚÖžŚ“ÖžÖ—Ś ŚÖ·ÖœŚ—ÖČŚšÖ”ڙ֙ Ś”ÖčŚ•ŚœÖŽŚ™Ś“ÖčÖŁŚ• ڐֶŚȘÖŸŚ©Ö”ŚÖ”ŚȘ Ś©Ö°ŚŚžÖčŚ Ö¶Ö„Ś” ŚžÖ”ŚÖč֖ŚȘ Ś©ÖžŚŚ ÖžÖ‘Ś” ڕַڙÖčÖŒÖ„Ś•ŚœÖ¶Ś“ Ś‘ÖžÖŒŚ ÖŽÖ–Ś™Ś Ś•ÖŒŚ‘ÖžŚ ÖčÖœŚ•ŚȘڃ

way·yih·yĆ« yə·mĂȘ-’ā·តām ’a·ងă·rĂȘ hĆÂ·w·lĂźÂ·ážĆw ’ĂȘáčŻ ĆĄĂȘáčŻ ĆĄÉ™Â·mĆÂ·neh mĂȘÂ·â€™ĆáčŻ ĆĄÄÂ·nāh way·yĆÂ·w·leត bā·nĂźm ƫ·ជā·nĆÂ·wáčŻ

« Les jours d’Adam, aprĂšs la naissance de Seth, furent de huit cents ans ; et il engendra des fils et des filles. » — GenĂšse 5:4

Dans les deux versets, ƥānāh mesure la durĂ©e d’une vie entre deux engendrements — l’annĂ©e n’y est pas un simple repĂšre calendaire, elle est l’unitĂ© mĂȘme par laquelle la vie se transmet et se compte de pĂšre en fils.

La proximitĂ© entre sheniy / shenayim (le second, les deux) et snw / sn-nw en Ă©gyptien ancien (le nombre 2, l’alter ego, le semblable) est frappante : dans les deux familles, le compte du temps — l’annĂ©e qui se rĂ©pĂšte — et le compte des choses — le second, le double — partagent la mĂȘme racine. Se rĂ©pĂ©ter dans le temps et ĂȘtre deux sont, depuis l’origine, le mĂȘme geste.

La sunna islamique — dĂ©signe la tradition prophĂ©tique, l’ensemble des faits et gestes de Muhammad, modĂšle d’imitation. Son nom vient de la racine du passage rĂ©current, de ce qui revient, se rĂ©pĂšte, fait cycle. L’islam a capturĂ© la racine du mouvement perpĂ©tuel et en a fait sa tradition figĂ©e : le passage est devenu prescription, le cycle est devenu norme.

La racine arabe s-n-n est bien documentĂ©e, et la filiation sĂ©mitique shanah / sana / sunna depuis un fond commun *sn est Ă©tablie par la linguistique sĂ©mitique comparĂ©e. Sa connexion avec l’égyptien ancien sn est plus incertaine : un fond afroasiatique commun reste une piste ouverte, sans qu’on puisse encore trancher.

5. Les traces de sn dans les langues mandé

La racine sn a laissé des traces dans plusieurs langues mandé, à travers trois domaines sémantiques distincts : le ciel, le double/rival, et le pied.

5.1 SĂĄn : le ciel en bambara

Le Bamadaba (Vydrin & Méric, 2025) enregistre sån (ton haut, 121 occurrences) en trois sens :

1. ciel, haut — Synonymes : Ála, ĂĄlakolo, kĂ banɔgɔ, kĂ ba, sĂĄnfara, sĂĄnkolo, tĂŹÉČɛso, ÆĂĄla, jĂ nmanjan. Ex. : jĂ­ri sĂĄn fɛ — en haut de l’arbre

2. pluie — sĂĄn bɛ́ nĂ  — la pluie vient, il va pleuvoir

3. foudre, tonnerre — sĂĄn bɛ́ kĂșlu — il y a du tonnerre

Le Bamadaba ne mentionne pas d’étymologie arabe pour sĂĄn (ciel) — contrairement Ă  sĂ n (annĂ©e, ton bas) pour lequel il note explicitement « Source : ar: sana = id. ». Les deux entrĂ©es sont distinctes phonologiquement (tons diffĂ©rents) et sĂ©mantiquement. SĂĄn (ciel) pourrait donc ĂȘtre une racine proprement mandĂ©, antĂ©rieure Ă  l’emprunt arabe sĂ n (annĂ©e).

5.2 SĂŹna et sĂŹnankun : le double et le frĂšre-autre

Le Bamadaba enregistre sĂŹna en trois sens :

1. coĂ©pouse — sĂŹnamusoma, sĂŹnamuso — celle qui partage

2. rival, ennemi — Ă­ sĂŹna tɛ́ nĂȘ yĂ© — je ne suis pas ton ennemi

3. vĂ©gĂ©tal sauvage — ressemblant Ă  un autre plus connu, plus utile — le double sauvage

Et sĂŹnankun (variantes : sĂšnankun, sĂšnɛnkun, sĂ nankun) — cousin de plaisanterie — dĂ©signe le membre de la famille liĂ©e Ă  la vĂŽtre par des relations traditionnelles d’entraide et de plaisanterie. Ex. : les Tarawele et les Jara sont des sĂŹnankun, de mĂȘme que les Kulubali et les Konare.

La sĂ©mantique de sĂŹna porte simultanĂ©ment le semblable et le rival — exactement comme sn-nw en Ă©gyptien ancien = l’alter ego, celui qui est Ă  la fois le mĂȘme et l’autre. Et sĂŹnankun encode la relation mandĂ© fondamentale de l’égalitĂ© dans la diffĂ©rence : on se moque, on s’affronte en riant, on est frĂšres sans ĂȘtre frĂšres. C’est le sn Ă©gyptien vivant dans la sociĂ©tĂ© bambara — la relation de double et de passage entre clans.

5.3 Sen et síƋ : le pied, organe du passage

Les Bamanan du Mali appellent le pied sen. Et le maninka du Niokolo (Sénégal oriental, Creissels 2013) offre une série remarquable :

síƋ — pied, jambe, roue

síƋkala — jambe

sĂ­nnamaa — piĂ©ton

sínnoo — trace

sĂ­mfaa — pied (unitĂ© de mesure)

Le lien avec le dĂ©terminatif đ“‚» — les jambes qui marchent — et đ“‚Ÿ — la jambe pliĂ©e — est frappant. En Ă©gyptien ancien, sn est dĂ©terminĂ© par le pied en mouvement. En mandĂ©, sen / síƋ est le pied. La racine qui dĂ©signait le passage a laissĂ© dans les langues mandĂ© le nom mĂȘme de l’organe du passage.

6. La constellation complĂšte

Forme

Langue

Sens

Domaine sémantique

đ“Šƒđ“ˆ–đ“ˆ€đ“‚» sni

Égyptien ancien

passer, dépasser, transgresser

mouvement

𓊃𓈖𓏏𓏠 senet

Égyptien ancien

jeu du passage (30 cases)

cycle / temps

𓊃𓈖 sn

Égyptien ancien

frùre / sƓur / double / 2

relation / double

âČ„âȟâț / âČ„âȁâț

Copte

frĂšre

relation

shaneh / sana

Hébreu / Arabe

annĂ©e — le temps qui passe et revient

cycle / temps

sunna (ŰłÙÙ†ÙŽÙ‘Ű©)

Arabe islamique

pratique récurrente / tradition prophétique

capture islamique de la racine du cycle

sĂĄn

Bambara

ciel, haut / pluie / tonnerre

espace du passage

sĂŹna / sĂŹnankun

Bambara

double, rival / cousin de plaisanterie

relation de double

sen / síƋ

Bambara / Maninka

pied, jambe, trace

organe du passage

7. La capture islamique de la racine du passage

La sunna islamique — ŰłÙÙ†ÙŽÙ‘Ű© — est forgĂ©e sur la racine du passage rĂ©current, du cycle, de ce qui revient. Elle dĂ©signe :

sunna (ŰłÙÙ†ÙŽÙ‘Ű©) — ce qui est dĂ©nombrable dans le temps devenant rĂ©current, qui se rĂ©itĂšre, habituel, chose habituelle, rĂ©currente, continue, commune, une coutume, un rituel, une convention, une pratique courante. Nomme les habitudes, le comportement, les maniĂšres d’une personne. Fort utilisĂ© pour nommer la tradition prophĂ©tique islamique : sunna an-nabÄ« (ŰłÙ†Ű© Ű§Ù„Ù†ŰšÙŠ) — la sunna du prophĂšte, l’ensemble de ses faits et gestes, modĂšle d’imitation des musulmans.

La racine sn nommait en Ă©gyptien ancien le passage fluide, le cycle ouvert, la mutation perpĂ©tuelle — ce qui se dĂ©passe. L’islam en a fait ce qui ne se dĂ©passe pas : la norme close, le modĂšle figĂ©, la rĂ©pĂ©tition prescrite. Le mĂȘme radical sert Ă  nommer deux conceptions opposĂ©es du temps : le passage comme ouverture, ou le passage comme rĂ©pĂ©tition obligĂ©e.

Le corpus coranique porte ce renversement jusqu’à son terme. La racine s-n-n y figure 21 fois, presque toujours sous la formule sunnat Allāh — la rĂšgle d’Allah — et chaque occurrence insiste sur son immutabilitĂ© :

فَهَلْ ÙŠÙŽÙ†ŰžÙŰ±ÙÙˆÙ†ÙŽ Ű„ÙÙ„ÙŽÙ‘Ű§ ŰłÙÙ†ÙŽÙ‘ŰȘَ Ù±Ù„Ù’ŰŁÙŽÙˆÙŽÙ‘Ù„ÙÙŠÙ†ÙŽ ۚ فَلَن ŰȘÙŽŰŹÙŰŻÙŽ Ù„ÙŰłÙÙ†ÙŽÙ‘ŰȘِ ٱللَّهِ ŰȘÙŽŰšÙ’ŰŻÙÙŠÙ„Ù‹Û­Ű§ ۖ وَلَن ŰȘÙŽŰŹÙŰŻÙŽ Ù„ÙŰłÙÙ†ÙŽÙ‘ŰȘِ ٱللَّهِ ŰȘÙŽŰ­Ù’ÙˆÙÙŠÙ„Ù‹Ű§

Fahal yanĆŸurĆ«na illā sunnata al-awwalÄ«na falan tajida lisunnati Allāhi tabdÄ«lan wa lan tajida lisunnati Allāhi taáž„wÄ«lan

« Attendent-ils donc un autre sort que celui des Anciens ? Or, jamais tu ne trouveras de changement dans la rĂšgle d’Allah et jamais tu ne trouveras de dĂ©viation dans la rĂšgle d’Allah. » — Sourate 35 (Fāáč­ir), verset 43

ŰłÙÙ†ÙŽÙ‘ŰȘَ ٱللَّهِ ٱلَّŰȘِى Ù‚ÙŽŰŻÙ’ ŰźÙŽÙ„ÙŽŰȘْ فِى ŰčÙŰšÙŽŰ§ŰŻÙÙ‡ÙÛŠ

Sunnata Allāhi allatÄ« qad khalat fÄ« Êżibādihi

« Telle est la rĂšgle d’Allah envers Ses serviteurs dans le passĂ©. » — Sourate 40 (Ġāfir), verset 85

ŰłÙÙ†ÙŽÙ‘Ű©ÙŽ ٱللَّهِ ٱلَّŰȘِى Ù‚ÙŽŰŻÙ’ ŰźÙŽÙ„ÙŽŰȘْ مِن Ù‚ÙŽŰšÙ’Ù„Ù ۖ وَلَن ŰȘÙŽŰŹÙŰŻÙŽ Ù„ÙŰłÙÙ†ÙŽÙ‘Ű©Ù ٱللَّهِ ŰȘÙŽŰšÙ’ŰŻÙÙŠÙ„Ù‹Û­Ű§

Sunnata Allāhi allatī qad khalat min qablu wa lan tajida lisunnati Allāhi tabdīlan

« Telle est la rĂšgle d’Allah appliquĂ©e aux gĂ©nĂ©rations passĂ©es. Et tu ne trouveras jamais de changement Ă  la rĂšgle d’Allah. » — Sourate 48 (Al-Fatáž„), verset 23

Trois sourates, la mĂȘme formule : lan tajida… tabdÄ«lan — jamais tu ne trouveras de changement. La racine du passage est devenue celle qui interdit qu’on en sorte.

Un dernier verset, sur une variante de la mĂȘme racine (s-n-h), montre le mouvement inverse — non plus le passage figĂ© en loi, mais le passage que le miracle suspend. Le verbe ŰłÙŽÙ†ÙŽÙ‡ÙŽ (sanaha) porte prĂ©cisĂ©ment le sens de vieillir, ĂȘtre ĂągĂ©, se gĂąter, se dĂ©composer : c’est l’effet du temps qui passe sur les choses. Un homme, endormi cent ans, retrouve sa nourriture intacte :

ÙÙŽÙ±Ù†ŰžÙŰ±Ù’ Ű„ÙÙ„ÙŽÙ‰Ù° Ű·ÙŽŰčÙŽŰ§Ù…ÙÙƒÙŽ ÙˆÙŽŰŽÙŽŰ±ÙŽŰ§ŰšÙÙƒÙŽ لَمْ يَŰȘÙŽŰłÙŽÙ†ÙŽÙ‘Ù‡Ù’

FānĆŸur ilā áč­aÊżÄmika wa shrābika lam yatasannah

« Regarde donc ta nourriture et ta boisson : rien ne s’est gĂątĂ©. » — Sourate 2 (Al-Baqara), verset 259

Ici lam yatasannah est la nĂ©gation exacte de sanaha : rien ne s’est gĂątĂ©, rien n’a vieilli, lĂ  oĂč cent annĂ©es auraient dĂ» tout dĂ©composer. La mĂȘme racine couvre ainsi tout le cycle du temps qui passe : sn Ă©gyptien pour le passage lui-mĂȘme, sana pour l’annĂ©e qui le mesure, sanaha pour l’usure qu’il produit — et sunnat Allāh pour la seule chose qui s’y soustrait. Le temps gĂąte tout, sauf la loi.

Le latin offre ici un parallĂšle Ă©clairant, par une tout autre racine. Traditio est l’acte de transmettre, de faire passer Ă  un autre, de livrer, de remettre. La tradition est l’ensemble des notions relatives au passĂ©, transmises de gĂ©nĂ©ration en gĂ©nĂ©ration — une maniĂšre de penser, de faire ou d’agir qui est un hĂ©ritage du passĂ©. Traditio et sunna convergent vers le mĂȘme geste : faire passer quelque chose Ă  travers le temps. Mais lĂ  oĂč le latin nomme l’acte de transmission lui-mĂȘme, l’arabe sunna est restĂ© attachĂ© Ă  sa racine du passage et du cycle — la tradition n’y est pas seulement ce qu’on remet Ă  un autre, mais ce qui revient, ce qui repasse, ce qui fait retour.

C’est un mĂ©canisme d’hĂ©tĂ©ronomie lexicale de premier ordre : la racine du mouvement libre est devenue le nom de la loi du mouvement imposĂ©.

8. HypothĂšse : sĂĄn (ciel bambara) et la racine sn

Le bambara sĂĄn = ciel porte une question Ă©tymologique ouverte. Le Bamadaba ne mentionne pas d’étymologie arabe pour ce sens — contrairement Ă  sĂ n (annĂ©e, ton bas) explicitement notĂ© comme emprunt Ă  l’arabe sana. SĂĄn (ciel) pourrait donc avoir une origine distincte.

Si sĂĄn (ciel) descend de la racine sn — l’espace du passage, la voĂ»te que traversent les astres, le soleil, les Ăąmes — alors le ciel bambara serait nommĂ© depuis le geste originel du passage. Non pas le ciel comme lieu fixe et transcendant, mais le ciel comme espace de transit — l’espace oĂč tout passe, oĂč le soleil passe, oĂč la pluie passe, oĂč le tonnerre roule, oĂč le temps s’écoule.

Cette conception du ciel comme espace du passage — non comme demeure d’un dieu transcendant — serait cohĂ©rente avec les cosmogonies mandĂ© prĂ©-islamiques, oĂč le ciel est un principe de circulation et de cycle, non de domination verticale.

La filiation sn (Ă©gyptien ancien) → sĂĄn (ciel bambara) est phonologiquement plausible et sĂ©mantiquement cohĂ©rente — sans ĂȘtre dĂ©montrĂ©e. La distinction tonale entre sĂĄn (ciel, ton haut) et sĂ n (annĂ©e, ton bas, emprunt arabe attestĂ©) suggĂšre deux origines distinctes, ce qui va dans le sens d’une racine proprement mandĂ© pour le ciel. La piste reste ouverte.

Plusieurs fils restent Ă  tirer : l’étymologie de sĂĄn dans les autres branches mandĂ©, sĂŹna et sĂŹnankun hors du bambara, les composĂ©s sĂĄnfara, sĂĄnkolo, sĂĄnpɛrɛn, sĂĄnkalama pour cartographier le champ sĂ©mantique complet du ciel, et la question, plus large, d’un fond afroasiatique commun Ă  sn Ă©gyptien et Ă  la racine mandĂ©. Ce texte ouvre la piste plus qu’il ne la clĂŽt.

Références bibliographiques

Creissels, D. (2013). Le maninka du Niokolo (Sénégal oriental). Mandenkan, n° 49, printemps 2013. ISSN 0752-5443.

Vydrin, V. & MĂ©ric, J.-J. (2025). Bamadaba — Dictionnaire bambara du Corpus Bambara de RĂ©fĂ©rence. [en ligne] mali-pense.net.

Vydrin, V. (en cours). Manding Etymological Dictionary. CNRS/LLACAN.

Wörterbuch der Àgyptischen Sprache (WB). Berlin : Akademie-Verlag.

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