đđđ Ș fn(y) / feny
DĂ©pĂ©rir · Ătre faible · Sans force · Fragile · ĂpuisĂ© · Infirme
Ătude lexicographique et Ă©tymologique comparĂ©e
Ăgyptien pharaonique · Copte · HĂ©breu · Arabe · Langues MandĂ©
Sous les auspices de đ đđđ đđđđ (ážáž„wty Ăážłr | Djehouty L’Excellent) ! Ù Ű± ŰĄ
âž»
I. PhonĂšmes de l’Ă©gyptien pharaonique
đ (f) : Ù fÄÊŸ /f/ â đ (n) : Ù nĆ«n /n/
1.1 đ â La vipĂšre Ă cornes (Cerastes cerastes)
Ce hiĂ©roglyphe reprĂ©sente la vipĂšre Ă cornes du dĂ©sert Ă©gyptien, redoutĂ©e pour son venin foudroyant et sa discrĂ©tion dans le sable. En tant que phonogramme unilitĂšre, il note la consonne labio-dentale sourde /f/, partagĂ©e par l’ensemble des langues afro-asiatiques.
Copte : Ï„ (Fei/f) · âČ (Vida/b)
HĂ©breu : Ś€ / ŚŁ (Pe) â [f] en position fricative, [p] en position occlusive
Arabe : Ù (fÄÊŸ) â labio-dentale sourde, stable dans toutes les variĂ©tĂ©s de l’arabe
Sémitiques communs : f, p
1.2 đ â La vague d’eau (/n/ â occlusive apico-dentale nasale)
Ce hiĂ©roglyphe, figurant une vague d’eau, note la nasale dentale /n/ du moyen Ă©gyptien. Ses rĂ©alisations dans les langues dĂ©rivĂ©es tĂ©moignent d’une mobilitĂ© articulatoire caractĂ©ristique des consonnes nasales en contact avec leur environnement phonĂ©tique.
Copte : âČ/âČ (nÄ/n) · âČ/âČ (mÄ/m) â par assimilation labiale · âČą/âČŁ (rĆ/r) â par dissimilation
HĂ©breu : Ś (nun/n) · Ś (lamed/l)
Arabe : Ù (nĆ«n/n) · Ù (lÄm/l) · SĂ©mitiques communs : n, l
âž»
II. DĂ©terminatif hiĂ©roglyphique â đ Ș L’alouette huppĂ©e
[ Image : Alouette huppĂ©e â dĂ©terminatif đ Ș â Ă insĂ©rer manuellement ]
đ Ș â L’alouette huppĂ©e, dĂ©terminatif de la faiblesse et de l’affliction
Ce petit oiseau, reprĂ©sentĂ© de profil ailes repliĂ©es, fonctionne dans l’Ă©criture Ă©gyptienne comme dĂ©terminatif sĂ©mantique d’un champ lexical particuliĂšrement Ă©tendu : tout ce qui est petit, fragile, dĂ©ficient, viciĂ©, malade â et par extension ce qui relĂšve de la souffrance, de la peine, de l’affliction. Sa prĂ©sence dans l’Ă©criture du vocable fn(y) oriente et confirme sans ambiguĂŻtĂ© la valeur sĂ©mantique de faiblesse et de dĂ©pĂ©rissement portĂ©e par la racine.
âž»
III. Vocable de l’Ă©gyptien pharaonique
đđđ Ș (lire fn(y) / feny) â verbe : dĂ©pĂ©rir, ĂȘtre faible, sans force, fragile, Ă©puisĂ©, infirme.
âž»
IV. Attestations dans les corpus littéraires pharaoniques
La racine fn(y) se rencontre dans deux corpus littĂ©raires majeurs de l’Ăgypte ancienne, tĂ©moignant de son ancrage dans la langue classique :
La ProphĂ©tie d’Ipou-Our
« Le faible (?) apporte le froid [sur le chaud (?)] »
La ProphĂ©tie d’Ipou-Our, 9,9 â in Les ProphĂ©ties de l’Ăgypte ancienne, trad. AndrĂ© Fermat & Michel Lapidus, p. 205, Ă©d. MdV.
Le Conte du Paysan Ăloquent
áž„r áž«t.f fn ráž«.n.k sw áčŻ3w pw n
m3Ăr áž«t.f dbb fnd.f pw náž„m« Le fleuve. Et te voici (devenu) de la mĂȘme engeance ! Ne dĂ©pouille pas le misĂ©rable de ses biens ! Le faible, tu le connais ! C’est le souffle vital du pauvre que ses biens, et c’est stopper sa respiration que de s’en emparer. »
Le Conte du Paysan Ăloquent, B1 262-264, CinquiĂšme supplique, p. 65 â translittĂ©ration et trad. Patrice le Guilloux, Cahier de l’Association d’Ăgyptologie Isis, Angers, 2005.
[ Image : Peinture funĂ©raire Ă©gyptienne â momie et Anubis â Ă insĂ©rer manuellement ]
Peinture funĂ©raire â le faible et le dĂ©funt sous la protection divine
âž»
V. Vocables des langues Mandé
La racine fn / feny trouve des Ă©chos remarquables dans les langues MandĂ© d’Afrique de l’Ouest, suggĂ©rant une continuitĂ© lexicale ancienne dans l’expression de la fragilitĂ© et de la lĂ©gĂšretĂ© :
Bambara
fĂÉČÉ ou fÉÌgÉn â nom : faible, mince, fragile
fĂŹÉČÉ â nom : dĂ©faut physique, dĂ©fectuositĂ©, faute, erreur
fÉÌgÉnya â verbe : allĂ©ger, affaiblir, fragiliser, humilier, dĂ©nigrer ; nom : lĂ©gĂšretĂ©, affaiblissement, humiliation
Maninka du Niokolo (Sénégal Oriental)
fee : ĂȘtre fragile, lĂ©ger · feeyaa : devenir lĂ©ger, fragile
Maninka de Guinée
fÉÌn â nom : lĂ©ger
âž»
VI. Vocables de l’arabe
La racine Ù-Ù-Ù (f-n-y) de l’arabe classique recoupe avec une prĂ©cision remarquable le champ sĂ©mantique du vocable pharaonique đđđ Ș (fn(y) / feny) â dĂ©pĂ©rir, s’Ă©puiser, s’Ă©vanouir â tout en l’enrichissant d’une dimension mĂ©taphysique et spirituelle que la tradition soufie portera Ă son plus haut degrĂ© d’Ă©laboration.
| Forme | Lecture | Sens |
|---|---|---|
| ÙÙÙÙÙÙ / ÙÙÙÙÙÙÙ | faniya / yafnÄ | dĂ©croĂźtre, cesser, pĂ©rir, disparaĂźtre, s’Ă©vanouir (forme I) |
| ÙÙÙÙۧۥ | fanÄÊŸ | annihilation, pĂ©rissement, Ă©vanescence â et dans le soufisme : l’anĂ©antissement de l’ego en Dieu |
| ÙÙۧÙÙ / ÙÙۧÙÙÙ | fÄnin / fÄnÄ« | vain, vouĂ© Ă disparaĂźtre, Ă©puisĂ©, dĂ©crĂ©pit, pĂ©rissable |
| ŰŁÙÙÙÙÙÙ / ÙÙÙÙÙÙÙ | ÊŸafnÄ / yufnÄ« | dĂ©truire, anĂ©antir, faire cesser, faire disparaĂźtre, Ă©puiser (forme IV causative) |
| Ű„ÙÙÙÙÙۧۥ | ÊŸifnÄÊŸ | Ă©puisement, annihilation, destruction, ruine (nom verbal forme IV) |
âž»
VII. Un hapax coranique
Dans le verset 26 de la Sourate 55 (Ar-Raáž„mÄn â Le Tout-Rayonnant d’Amour) figure un vocable dont la racine ne se rencontre qu’une seule fois dans l’ensemble du corpus coranique : c’est un hapax. Cette singularitĂ© en fait un terme d’une densitĂ© sĂ©mantique exceptionnelle, choisi avec une prĂ©cision absolue pour exprimer l’Ă©vanescence radicale de toute existence créée face Ă la MajestĂ© divine.
On peut remonter la racine de ce vocable arabe Ă celle de l’Ă©gyptien pharaonique đđđ Ș (fn(y) / feny) â signifiant ĂȘtre faible, dĂ©pĂ©rir, ĂȘtre sans force, fragile, Ă©puisĂ©, infirme â munie du dĂ©terminatif đ Ș, l’alouette huppĂ©e, qui dans l’Ă©criture hiĂ©roglyphique dĂ©termine tout ce qui est petit, fragile, mal, viciĂ©, dĂ©ficient, malade, dans l’affliction et la souffrance.
Kullu man ÊżalayhÄ fÄnin« Tout ce qui est sur elle (la Terre) est Ă©vanescent. »
Sourate 55, ۧÙ۱ŰÙ Ù / Ar-Raáž„mÄn / Le Tout-Rayonnant d’Amour, verset 26, Coran â trad. Maurice Gloton.
* La traduction de Maurice Gloton, plus scrupuleuse que la plupart des versions courantes, a Ă©tĂ© retenue ici. La majoritĂ© des traducteurs ont recours au terme « pĂ©rir » pour rendre fÄnin, qui a pourtant davantage Ă voir avec l’Ă©vanescence, la vanitĂ©, ce qui est vouĂ© Ă s’Ă©vanouir face Ă la MajestĂ© et Ă l’ĂternitĂ© divines â nuance que Gloton restitue avec une rare justesse.
âž»
VIII. Le fanÄÊŸ dans la tradition soufie
Les maĂźtres soufis ont fait du terme ÙÙÙÙۧۥ (fanÄÊŸ) l’une des clĂ©s de voĂ»te de leur vocabulaire spirituel. Il dĂ©signe l’Ă©tat d’annihilation de l’ego (nafs) en Dieu â non pas une disparition au sens de la mort, mais une dissolution de l’illusion du moi sĂ©parĂ© dans l’ocĂ©an de l’Ătre divin. Cet Ă©tat, opposĂ© Ă baqÄÊŸ (la permanence en Dieu), constitue pour des maĂźtres comme Al-Junayd, Al-HallÄj ou Ibn ArabÄ« l’horizon ultime du cheminement mystique.
Que la racine de ce terme central de la spiritualitĂ© islamique puisse se retrouver dans les textes les plus anciens de l’Ăgypte pharaonique â le Conte du Paysan Ăloquent, la ProphĂ©tie d’Ipou-Our â et rĂ©sonner encore dans les langues MandĂ© du Sahel, invite Ă une rĂ©flexion profonde sur la continuitĂ© des intuitions spirituelles Ă travers les civilisations du bassin mĂ©diterranĂ©en et de l’Afrique.
đ đ€ ážáž„wty Ăážłr â Djehouty L’Excellent