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Mdw náčŻr — les « paroles du netjer »

Du signe sacrĂ© Ă©gyptien Ă  la racine sĂ©mitique du vƓu

EnquĂȘte lexicographique et comparĂ©e sur náčŻr et la racine n-ត-r

Sous les auspices de 𓅝𓏏𓏭𓅆𓇋𓈎𓂋𓏝 (ណងwty Ă­ážłr | Djehouty L’Excellent) ! ق ۱ ŰĄ

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Introduction — deux questions, une racine

L’expression đ“Œƒđ“‚§đ“…±đ“€đ“Ščđ“€ (mdw náčŻr, « paroles du netjer ») est le nom que les anciens Égyptiens donnaient Ă  leur Ă©criture — ce que nous appelons les hiĂ©roglyphes, mot grec signifiant « gravures sacrĂ©es ». Ce seul syntagme condense deux problĂšmes qui commandent tout ce qui suit.

Premier problĂšme, lexicographique : que signifie exactement đ“Šč náčŻr, ce mot que les Ă©gyptologues traduisent par « dieu » ? Nous verrons que cette traduction, commode, appauvrit un sens originel plus large — celui du sacrĂ©, du consacrĂ©, de ce qui est vouĂ© et protĂ©gĂ©.

Second problĂšme, comparatiste : cette racine Ă©gyptienne a-t-elle laissĂ© une descendance dans les langues sĂ©mitiques ? Nous soutiendrons qu’elle est Ă  l’origine de la racine ن-۰-۱ / Ś -Ś–-Śš (n-ត-r) — celle du vƓu, de la consĂ©cration et de l’avertissement —, employĂ©e cent trente fois dans le Coran.

Ces deux questions n’en font qu’une : reconstituer le sens plein d’un mot Ă©gyptien, c’est du mĂȘme coup Ă©clairer ce qu’il est devenu ailleurs. Nous procĂ©derons dans cet ordre — d’abord le mot, puis sa descendance, enfin les attestations qui l’appuient.

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I. Les signes de l’enquĂȘte

Avant l’argument, les briques. Voici les signes qui composent les mots que nous allons suivre, avec leur valeur.

Signe Valeur Description et correspondances
đ“Šč — La perche enveloppĂ©e d’un tissu ; idĂ©ogramme de « dieu », dĂ©terminatif des noms de divinitĂ©s. C’est le signe central de notre enquĂȘte.
𓌃 mdw / md La canne, le bĂąton ; idĂ©ogramme de canne, dĂ©terminatif de « parler ».
𓂧 d La main, pouce accolĂ© (d’un ancien mot Ă­d, la main ; cf. hĂ©breu Ś™ÖžŚ“ yad, arabe ÙŠÙŽŰŻ yad). Valeur d.
đ“…± w La caille ; valeur w / ou.
𓀁 — L’homme, main Ă  la bouche ; dĂ©terminatif de tout ce qui touche Ă  la bouche : parler, manger, penser, se taire.
𓀭 Ă­ L’homme assis barbu ; pronom suffixe 1re pers. pour un dieu ou un roi ; dĂ©terminatif de divinitĂ©, de personnage vĂ©nĂ©rable.
𓂋 r La bouche ; valeur r. Correspond Ă  l’hĂ©breu Śš (resh) / ڜ (lamed), Ă  l’arabe ۱ (rāʟ). SĂ©mitiques : r, l.
𓏏 t La galette de pain ; unilitĂšre t. HĂ©breu ŚȘÖŒ (taw), arabe ŰȘ (tāʟ). SĂ©mitiques : t, d, áč­.
𓆱 áž«t La branche ; phonĂ©tique áž«t, dĂ©terminatif de bois, d’arbre.

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II. La famille de mdw — la canne, la parole, l’Ă©criture

Le premier terme de notre expression, 𓌃 mdw, tient ensemble deux idĂ©es que l’image de la canne rĂ©unit : l’appui matĂ©riel et la parole. Le bĂąton qui soutient la marche est aussi le bĂąton de commandement, d’oĂč sort la parole d’autoritĂ©.

đ“Œƒđ“†±đ“ș (mdw / mĂ©dou) — nom : bĂąton, baguette, tige, canne, appui, soutien.

đ“Œƒđ“‚§đ“…±đ“€ (mdw / mĂ©dou) — nom : parole, discours. La canne devient verbe.

𓌃𓂧𓏏𓀁 (mdt / mĂ©dĂšt) — nom : le mot, la parole individuĂ©e.

đ“Œƒđ“‚§đ“…±đ“€đ“Ščđ“€ (mdw náčŻr / mĂ©dou netjer) — la parole du netjer, le dĂ©cret divin ; au pluriel, l’Ă©criture sacrĂ©e — les hiĂ©roglyphes.

Ainsi l’Ă©criture Ă©gyptienne se nomme elle-mĂȘme « paroles du netjer » : non pas signes inventĂ©s par les hommes, mais parole Ă©manĂ©e du sacrĂ©, consignĂ©e. Reste Ă  savoir ce qu’est ce netjer.

2.1  L’ampleur d’un mot — de la parole Ă  l’incantation

Le mot mdw ne se limite pas Ă  « dire ». Son Ă©ventail de sens dessine toute une conception de la parole : il dĂ©signe le mot et le discours, mais aussi l’accusation que l’on porte, le texte que l’on couche par Ă©crit, l’affaire dont on dĂ©bat — et jusqu’Ă  la parole magique, la formule que l’on rĂ©cite pour agir sur le monde. Parler, plaider, proclamer un nom, ensorceler : autant de puissances tenues dans un seul vocable.

Cette parole n’est pas restĂ©e enclose dans la vallĂ©e du Nil. DĂšs le XIVe siĂšcle avant notre Ăšre, les archives diplomatiques rĂ©digĂ©es en cunĂ©iforme conservent l’expression n3 mdw.w, « les paroles » — la parole Ă©gyptienne consignĂ©e, Ă  l’Ăąge du Bronze, hors d’Égypte, dans l’Ă©criture d’un autre monde.

Le copte, dernier Ă©tat de la langue, garde la trace de cette richesse : le verbe y devient âșâȟâČ©âȧâȉ (moutĂ©, « parler, appeler »), et de la parole individuĂ©e md.t naĂźt le prĂ©fixe âșâțâȧ- qui, en tĂȘte de mot, forme les noms abstraits — comme si toute abstraction, en copte, procĂ©dait d’un acte de parole. Un autre dĂ©rivĂ©, âșâțâȧâČŁâȱâȟâČ©, en vient Ă  dĂ©signer la magie : la parole qui opĂšre.

2.2  Le sceptre et le verbe

Reste l’Ă©nigme de la forme : pourquoi la canne 𓌃 et la parole đ“Œƒđ“‚§đ“…±đ“€ se disent-elles d’un mĂȘme mot, mdw ? On peut y voir une simple homophonie, deux racines distinctes que le hasard des sons a rĂ©unies. Mais la coĂŻncidence est trop parlante pour qu’on s’en tienne lĂ  : le bĂąton que l’on brandit est l’insigne de celui qui commande, et commander, c’est faire acte de parole. Le sceptre est une parole rendue visible ; la parole d’autoritĂ©, un sceptre devenu son. Que l’Ă©tymologie confirme ou non leur parentĂ©, cette solidaritĂ© de sens entre l’objet et le verbe est au cƓur de notre expression : dans mdw náčŻr, « paroles du netjer », c’est bien la parole souveraine, Ă©manĂ©e du sacrĂ©, qui se donne Ă  lire.

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III. Le cƓur du problĂšme — que signifie náčŻr ?

Le mot đ“Šč náčŻr se rencontre dans les plus anciens textes de l’Égypte — les Textes des Pyramides d’Ounas et de TĂ©ti. Les Ă©gyptologues le rendent presque toujours par « dieu », le deus des Latins. Mais ce mot latin, chargĂ© de toute la thĂ©ologie grĂ©co-romaine puis chrĂ©tienne, projette-t-il fidĂšlement ce que l’Égyptien entendait ? Rien n’est moins sĂ»r.

3.1  Le signe : un objet cultuel, non une idĂ©e abstraite

Le mot s’Ă©crit d’un signe unique, đ“Šč : une perche enveloppĂ©e d’une bandelette, un Ă©tendard. Les Égyptiens nommaient đ“Ščđ“đ“‚‹đ“†±đ“Č (náčŻrw / netjerou) le poteau sacrĂ©, le pieu qu’ils dressaient devant le temple ou sur son faĂźte pour consacrer le lieu, le rendre sacrĂ© et le protĂ©ger. Le signe ne figure donc pas une abstraction — « la divinitĂ© » — mais un objet rituel concret : un marqueur de sacralitĂ©, un monument votif plantĂ© en terre pour instituer une limite sacrĂ©e.

C’est un point capital, et souvent nĂ©gligĂ© : traduire ce signe par « dieu », c’est faire d’un piquet de consĂ©cration une entitĂ© mĂ©taphysique. Le geste premier n’est pas de nommer un ĂȘtre suprĂȘme, mais de dĂ©limiter et protĂ©ger un espace sacrĂ©.

3.2  Notre proposition de traduction

ThĂšse. PlutĂŽt que « dieu », nous proposons de rendre náčŻr par « entitĂ© protectrice » ou « puissance consacrĂ©e », et d’en situer le sens gĂ©nĂ©ral du cĂŽtĂ© du sacrĂ© : ce Ă  quoi un culte est vouĂ©, ce qui est digne d’ĂȘtre vĂ©nĂ©rĂ©, protĂ©gĂ©, tenu Ă  part. Les náčŻrw (pluriel), que l’on traduit par « les dieux », seraient alors mieux compris comme les puissances protectrices de la Nature, les intercesseurs, voire les ancĂȘtres fondateurs — plutĂŽt que comme un panthĂ©on au sens grĂ©co-latin.

Cette lecture n’est pas un caprice : elle s’accorde avec la graphie (l’Ă©tendard protecteur), avec l’emploi (consacrer un lieu), et — nous allons le voir — avec la descendance sĂ©mitique du mot, tout entiĂšre tournĂ©e vers le vƓu, la garde et la consĂ©cration.

3.3  Le champ lexical Ă©gyptien du sacrĂ©

đ“Šč𓅆 (náčŻr / netjer) — l’entitĂ© protectrice, le sacrĂ©. Copte âțâȟâČ©âȧâȉ (noutĂ©).

đ“Šč (náčŻrj / netjeri) — adjectif : divin, sacrĂ©.

đ“Šč𓂋𓏏𓆗 (náčŻrt / netjeret) — le fĂ©minin : « dĂ©esse », mieux dit puissance protectrice fĂ©minine.

đ“Šč𓏏𓂋𓏛 (náčŻrj / netjeri) — verbe : diviniser, sacraliser, consacrer.

đ“Ščđ“Ščđ“Šč𓅆 (náčŻrw / netjerou) — pluriel : les puissances sacrĂ©es. Copte âȉâțâȧâȏâČŁ.

On voit la cohĂ©rence : verbe (consacrer), adjectif (sacrĂ©), substantif (l’entitĂ© vouĂ©e). Tout gravite autour de l’idĂ©e de mettre Ă  part pour le sacrĂ© — ce que le latin sacer disait aussi, avant que deus ne s’impose.

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IV. Une piste Ă©tymologique — náčŻr et tr, « vĂ©nĂ©rer »

Si l’on cherche un sens sous-jacent plus ancien Ă  náčŻr, on peut le rapprocher d’un autre vocable Ă©gyptien, đ“đ“‚‹đ“†”đ“€ą (tr / tĂšr) — avec ses variantes graphiques —, qui signifie honorer, respecter, estimer, vĂ©nĂ©rer, rendre un culte Ă . Le netjer serait alors, Ă©tymologiquement, « ce que l’on vĂ©nĂšre », « ce Ă  quoi on rend un culte » — dĂ©finition par l’attitude cultuelle, non par la nature de l’objet. On ne dit pas ce qu’est le netjer ; on dit le rapport qu’on entretient avec lui : le respect sacrĂ©.

Note : cette Ă©tymologie interne (náčŻr ← tr) est proposĂ©e comme hypothĂšse ; elle Ă©claire le sens sans prĂ©tendre Ă  une dĂ©monstration formelle.

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V. La thùse cultuelle — un appui savant

Notre lecture de náčŻr comme « entitĂ© consacrĂ©e » plutĂŽt que « dieu » n’est pas isolĂ©e : elle rejoint, par une autre voie, une position dĂ©fendue au sein mĂȘme de l’Ă©gyptologie. Il faut la situer dans le dĂ©bat, car plusieurs hypothĂšses se sont affrontĂ©es sur le sens premier du mot.

5.1  Les Ă©tymologies proposĂ©es

Plusieurs pistes ont Ă©tĂ© avancĂ©es pour percer le sens originel de náčŻr. L’une le rapproche phonĂ©tiquement du mot ter, « rajeunir, renouveler » — la piste que nous avons nous-mĂȘme suivie avec le vocable tr « vĂ©nĂ©rer ». Friedrich Wilhelm von Bissing y voyait un lien avec le natron, la substance purificatrice du rituel. Margaret Murray, de façon peu convaincante, tentait un rapprochement avec l’arbre-saule tjeret. Aucune de ces Ă©tymologies ne s’est imposĂ©e : le sens premier du mot reste discutĂ©.

5.2  Meeks : le netjer est affaire de rite

C’est ici qu’intervient l’apport dĂ©cisif de l’Ă©gyptologue Dimitri Meeks. DĂšs 1988, il soutient que tous les mots bĂątis sur la racine náčŻr se rapportent Ă  un acte cultuel. La divinitĂ©, chez les Égyptiens, n’est pas un Ă©tat de nature mais un statut confĂ©rĂ© par le rite : le pharaon ne devient náčŻr nfr, « netjer parfait », qu’aprĂšs les rites du couronnement, et le dĂ©funt n’accĂšde Ă  une survie divine qu’aprĂšs les rites funĂ©raires. On ne naĂźt pas náčŻr ; on le devient par la consĂ©cration.

Dimitri Meeks, « Notion de « dieu » et structure du panthĂ©on dans l’Égypte ancienne », Revue de l’histoire des religions, t. 205, n° 4 (1988), pp. 425-446 (numĂ©ro « Qu’est-ce qu’un dieu ? »). ThĂšse rapportĂ©e par la notice « DivinitĂ©s Ă©gyptiennes » de WikipĂ©dia.

Convergence. La position de Meeks vient d’une autre direction que la nĂŽtre, mais elle mĂšne au mĂȘme point : le náčŻr se dĂ©finit par le rapport cultuel, non par une essence divine. LĂ  oĂč nous partons de la graphie (le poteau qui consacre et protĂšge) et de la descendance sĂ©mitique (le vƓu, la garde), Meeks part de l’usage rituel des mots. Les deux analyses se rejoignent contre la traduction plate par « dieu » : ĂȘtre náčŻr, c’est ĂȘtre vouĂ©, consacrĂ©, mis Ă  part par le rite. Un consensus se dessine d’ailleurs sur la valeur du signe lui-mĂȘme, oĂč les Ă©gyptologues reconnaissent l’indication d’une zone sacrĂ©e — ce qui conforte notre lecture du marqueur territorial.

Cet appui est important pour la suite. Si, de l’aveu mĂȘme de la recherche, náčŻr dĂ©signe d’abord ce qui est consacrĂ© par le rite, alors sa descendance sĂ©mitique — tout entiĂšre tournĂ©e vers le vƓu et la consĂ©cration — n’a rien de surprenant. C’est ce que nous allons voir.

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VI. La descendance sĂ©mitique — la racine ن-۰-۱ / Ś -Ś–-Śš

Voici notre seconde thĂšse. Le champ Ă©gyptien de náčŻr — consacrer, vouer, protĂ©ger, mettre Ă  part pour le sacrĂ© — se retrouve intĂ©gralement dans une racine sĂ©mitique, n-ត-r, dont l’arabe et l’hĂ©breu ont tirĂ© tout le vocabulaire du vƓu et de la consĂ©cration. Le passage du áčŻ Ă©gyptien (interdentale) au ត / z / áčŁ sĂ©mitique est rĂ©gulier.

5.1  En arabe — ن-۰-۱

Ù†ÙŽŰ°ÙŽŰ±ÙŽ (naតara) — verbe : vouer, consacrer.

ŰŁÙŽÙ†Ù’Ű°ÙŽŰ±ÙŽ (anតara) — verbe : avertir, sommer, alerter, prĂ©munir, menacer.

Ù†ÙŽŰ°ÙŰ±ÙŽ (naតira) — verbe : craindre un danger, se tenir sur ses gardes.

Ù†ÙŽŰ°Ù’Ű± (naតr) — nom : le vƓu. Ù†ÙŽŰ°ÙÙŠŰ± (naតīr) : le vouĂ©, l’envoyĂ© de Dieu, le prĂ©dicateur, l’avertisseur. Ù…ÙÙ†Ù’Ű°ÙŰ± (munតir) : messager, hĂ©raut, prĂ©curseur.

Le lien entre vouer et avertir n’est pas fortuit : le naតīr, celui qui est consacrĂ© Ă  Dieu, est aussi celui qui transmet Son avertissement. Vouer et prĂ©venir procĂšdent du mĂȘme engagement sacrĂ©. Cette racine est employĂ©e cent trente fois dans le Coran.

5.2  En hĂ©breu et en aramĂ©en — Ś -Ś–-Śš / Ś -ژ-Śš / Ś -ŚŠ-Śš

Ś ÖžŚ“Ö·Śš (nāតar) : vouer, faire un vƓu.

Ś ÖžŚ–Ö·Śš (nāzar) : dĂ©dier, consacrer, sĂ©parer d’une maniĂšre sacrĂ©e (d’oĂč le nazir, le nazirĂ©en, le consacrĂ©).

Ś ÖžŚ˜Ö·Śš (nāáč­ar) : garder, veiller sur. En aramĂ©en náč­ar : gardien, « celui qui garde la voie ».

Ś ÖžŚŠÖ·Śš (nāáčŁar) : garder, veiller, surveiller, prĂ©server du danger ; le veilleur, le gardien.

On retrouve les deux versants exacts du náčŻr Ă©gyptien : la consĂ©cration (nāzar, dĂ©dier au sacrĂ©) et la protection (nāáč­ar, nāáčŁar, garder). Le poteau plantĂ© pour consacrer et protĂ©ger un lieu se retrouve dans une racine qui dit Ă  la fois vouer et veiller.

Note de mĂ©thode. Deux rĂ©gimes de preuve doivent ĂȘtre distinguĂ©s. La parentĂ© entre l’Ă©gyptien náčŻr et le sĂ©mitique n-ត-r relĂšve du cognat afroasiatique : elle est plausible et cohĂ©rente sur le plan des sens comme des sons. En revanche, parler d’un emprunt direct de l’arabe Ă  l’Ă©gyptien supposerait une voie de transmission historiquement Ă©tablie, ce que nous ne prĂ©tendons pas dĂ©montrer ici. Nous soutenons une parentĂ© de racine au sein du monde afroasiatique, non un calque tardif.

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VII. Ramifications — l’aigle, le secours, la consĂ©cration

La racine a essaimĂ© jusqu’Ă  des emplois inattendus, que la source rassemble et qu’il vaut la peine de mentionner avec prudence.

— Ś Ö¶Ś©Ö¶ŚŚš (neĆĄer), l’aigle en hĂ©breu (Exode 19:4 ; JĂ©rĂ©mie 48:40) : oiseau des hauteurs, symbole solaire et royal. Le rapprochement avec la graphie alternative de náčŻr par un faucon sur perchoir 𓅆 est suggestif — l’oiseau divin, l’animal des cimes.

— Ù†ÙŽŰ”ÙŽŰ±ÙŽ (naáčŁara), secourir en arabe (« Allah vous a secourus Ă  Badr », Coran 3:123). Souvent rattachĂ© Ă  l’akkadien naáčŁÄru (garder ; cf. naáčŁir piriĆĄti, « les gardiens des mystĂšres »), il pourrait relever du mĂȘme fonds — la protection, la garde.

Prudence. Ces deux rapprochements (aigle neĆĄer ; secours naáčŁara) sont plus fragiles que le noyau n-ត-r du vƓu : ils reposent sur des racines voisines (n-ĆĄ-r, n-áčŁ-r) qu’il faudrait distinguer avec soin. Nous les signalons comme pistes, non comme preuves. La rigueur interdit de confondre ces racines : n-áčŻ-r, n-ĆĄ-r et n-áčŁ-r partagent le n initial et le r final, mais leur consonne mĂ©diane (áčŻ / ĆĄ / áčŁ) diffĂšre — ce qui suffit, en sĂ©mitique, Ă  en faire trois racines distinctes.

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VIII. La racine ن-۰-۱ dans le Coran

Le vocable est mis en gras dans les trois registres. On y retrouve les deux valeurs du náčŻr Ă©gyptien : le vƓu (consacrer) et l’avertissement (le prophĂšte comme envoyĂ© vouĂ©).

Le vƓu que l’on voue

ÙˆÙŽÙ…ÙŽŰą ŰŁÙŽÙ†ÙÙŽÙ‚Ù’ŰȘُم مِّن Ù†ÙŽÙ‘ÙÙŽÙ‚ÙŽŰ©Ù ŰŁÙŽÙˆÙ’ Ù†ÙŽŰ°ÙŽŰ±Ù’ŰȘُم مِّن Ù†ÙŽÙ‘Ű°Ù’Ű±Ù ÙÙŽŰ„ÙÙ†ÙŽÙ‘ ٱللَّهَ يَŰčْلَمُهُ
Wa mā ÊŸanfaqtum min nafaqatin ÊŸaw nadhartum min nadhrin fa-ÊŸinna llāha yaÊżlamuhu

« Quelles que soient les dĂ©penses que vous avez faites, ou le vƓu que vous avez vouĂ©, Dieu le sait. »

Sourate 2, Ű§Ù„ŰšÙ‚Ű±Ű© / Al-Baqara (La Vache), verset 270.

Ű„ÙÙ†ÙÙ‘Ù‰ Ù†ÙŽŰ°ÙŽŰ±Ù’ŰȘُ Ù„ÙÙ„Ű±ÙŽÙ‘Ű­Ù’Ù…ÙŽÙ°Ù†Ù Ű”ÙŽÙˆÙ’Ù…Ù‹Ű§ فَلَنْ ŰŁÙÙƒÙŽÙ„ÙÙ‘Ù…ÙŽ ٱلْيَوْمَ Ű„ÙÙ†ŰłÙÙŠÙ‹Ù‘Ű§
ÊŸInnÄ« nadhartu li-r-raáž„māni áčŁawman fa-lan ÊŸukallima l-yawma ÊŸinsiyyan

« …AssurĂ©ment, j’ai vouĂ© un jeĂ»ne au Tout-MisĂ©ricordieux : je ne parlerai donc aujourd’hui Ă  aucun ĂȘtre humain. »

Sourate 19, Ù…Ű±ÙŠÙ… / Maryam (Marie), verset 26. — Paroles de Marie.

Ű«ÙÙ…ÙŽÙ‘ Ù„Ù’ÙŠÙŽÙ‚Ù’Ű¶ÙÙˆŰ§ÛŸ ŰȘÙŽÙÙŽŰ«ÙŽÙ‡ÙÙ…Ù’ ÙˆÙŽÙ„Ù’ÙŠÙÙˆÙÙÙˆŰ§ÛŸ Ù†ÙŰ°ÙÙˆŰ±ÙŽÙ‡ÙÙ…Ù’ ÙˆÙŽÙ„Ù’ÙŠÙŽŰ·ÙŽÙ‘ÙˆÙŽÙ‘ÙÙÙˆŰ§ÛŸ ŰšÙÙ±Ù„Ù’ŰšÙŽÙŠÙ’ŰȘِ ٱلْŰčَŰȘِيقِ
Thumma l-yaqážĆ« tafathahum wa-l-yĆ«fĆ« nudhĆ«rahum wa-l-yaáč­áč­awwafĆ« bi-l-bayti l-ÊżatÄ«qi

« Puis qu’ils mettent fin Ă  leurs interdits, qu’ils remplissent leurs vƓux, et qu’ils fassent les circuits autour de l’Antique Maison. »

Sourate 22, Ű§Ù„Ű­ŰŹ / Al-កajj (Le PĂšlerinage), verset 29.

يُوفُونَ ŰšÙÙ±Ù„Ù†ÙŽÙ‘Ű°Ù’Ű±Ù ÙˆÙŽÙŠÙŽŰźÙŽŰ§ÙÙÙˆÙ†ÙŽ ÙŠÙŽÙˆÙ’Ù…Ù‹Ű§ ÙƒÙŽŰ§Ù†ÙŽ ŰŽÙŽŰ±ÙÙ‘Ù‡Ù Ù…ÙŰłÙ’ŰȘÙŽŰ·ÙÙŠŰ±Ù‹Ű§
YĆ«fĆ«na bi-n-nadhri wa yakhāfĆ«na yawman kāna sharruhu mustaáč­Ä«ran

« Ils accomplissent leurs vƓux et ils redoutent un jour dont le mal s’étendra partout. »

Sourate 76, Ű§Ù„Ű„Ù†ŰłŰ§Ù† / Al-Insān (L’Homme), verset 7.

L’avertisseur — le prophĂšte vouĂ©

Ù‚ÙŽŰ§Ù„ÙÙˆŰ§ÛŸ ŰšÙŽÙ„ÙŽÙ‰Ù° Ù‚ÙŽŰŻÙ’ ŰŹÙŽŰąŰĄÙŽÙ†ÙŽŰ§ Ù†ÙŽŰ°ÙÙŠŰ±ÙŒ ÙÙŽÙƒÙŽŰ°ÙŽÙ‘ŰšÙ’Ù†ÙŽŰ§
QālĆ« balā qad jāʟanā nadhÄ«run fa-kadhdhabnā

« Ils dirent : « Mais si ! Un avertisseur nous Ă©tait venu, mais nous avons criĂ© au mensonge… » »

Sourate 67, Ű§Ù„Ù…Ù„Ùƒ / Al-Mulk (La RoyautĂ©), verset 9.

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IX. Attestations pharaoniques de náčŻr

Pour finir, la preuve par les textes : náčŻr et son pluriel náčŻrw Ă  l’Ɠuvre dans les grands corpus, des Textes des Pyramides au Livre des Morts. On notera partout la proximitĂ© du sacrĂ©, de la protection et de la parole.

8.1  Textes des Pyramides

áž„sm [n]=k m-Êżb ĆĄms.w កr náčŻr.w

« Le natron est [pour] toi qui es avec les suivants de Horus, les netjerou ! »

Textes des Pyramides d’Ounas, chambre funĂ©raire, col. 17, §26 f, p. 16. Trad. Claude Carrier, Ă©d. CYBELE.

áčŻn kw j-jn=sn m rn=k n(y) náčŻr áž«pr r=k jtm(w) náčŻr nb

« « Redresse-toi », disent-ils, « en ton nom de netjer ! Deviens donc celui que chaque netjer complĂšte. » »

Textes des Pyramides d’Ounas, chambre funĂ©raire, W/F/S, col. 12-13. Trad. Claude Carrier, Ă©d. CYBELE. — Le netjer associĂ© Ă  Atoum, l’AchevĂ©.

8.2  Le netjer protecteur — Textes des Pyramides

m áș–nm.t náčŻr.w / áș–nm(w).t náčŻr.w m ĆĄw(y).t=sn

« …en tant que protecteur des netjerou, qui protĂšge les netjerou au moyen de leur ombre ! »

Textes des Pyramides d’Ounas, antichambre, W/A/E inf., col. 27, Spruch {301}. Trad. Claude Carrier, Ă©d. CYBELE. — Ici le netjer est explicitement celui qui protĂšge.

8.3  La naissance du netjer — Textes des Sarcophages

…tp msw.t náčŻr tp-Êż.w(y)=k

« …(afin) qu’ils annoncent le rituel des brasĂ©ros Ă  l’occasion de la naissance du netjer devant toi. »

Textes des Sarcophages, vol. 2, CT VI, Spell [682] (sarcophage B1Bo), p. 308-309. Trad. Claude Carrier.

nត(w) ĆĄmsw.w áž„Êż(w) náčŻr.w / sr=j áž„b áž«pr sȝ(w) tȝ

« Que les suivants saluent et que les netjerou se rĂ©jouissent, alors que j’annonce la fĂȘte de « Devenir le gardien de la terre » ! »

Textes des Sarcophages, vol. 2, CT VI, Spell [482] (sarcophage S1Ca), p. 48. Trad. Claude Carrier.

8.4  Le netjer et RĂȘ — Livre des Morts

sp 2 pr m Nw.w rnpj áčŻr rÊż … áž„wn náčŻry áž«pr(w) តs=f

« LĂšve-toi ! Sors du Noun ! Rajeunis en vĂ©ritĂ©…, jeune homme divin (náčŻry) qui est venu Ă  l’existence de lui-mĂȘme. »

Le Livre des Morts, Chapitre 15 A II, Papyrus de Qenna (Leyde T2), col. 12-13, p. 47. Trad. Claude Carrier, éd. CYBELE 2009.

jw náčŻr nb r jw=f sw tp-Êż.wy=j

« …(et) chaque netjer s’écarte devant moi. »

Textes des Sarcophages, vol. 1, CT IV, Spell [331] (sarcophage G1T), p. 172-173. Trad. Claude Carrier. — Paroles de Hathor.

jw jr~n=j áž„tpw náčŻr n náčŻr.w pr.t áž«rw n Ȝឫ.w

« J’ai prĂ©parĂ© l’offrande divine (áž„tp-náčŻr) pour les netjerou et l’offrande invocatoire pour les bienheureux ! »

Le Livre des Morts, Chapitre 125, Papyrus de Nouou (BM EA 10477), p. 448. Trad. Claude Carrier, éd. CYBELE 2009.

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Conclusion

Nous Ă©tions partis d’un nom d’Ă©criture — mdw náčŻr, « paroles du netjer » — et de deux questions. La premiĂšre, lexicographique, nous a menĂ©s Ă  proposer pour náčŻr un sens plus juste que « dieu » : celui d’entitĂ© protectrice et consacrĂ©e, ancrĂ© dans l’image d’un poteau sacrĂ© plantĂ© pour dĂ©limiter et protĂ©ger l’espace du culte. La seconde, comparatiste, nous a conduits Ă  reconnaĂźtre dans la racine sĂ©mitique n-ត-r — celle du vƓu (naតara, nāzar) et de la garde (nāáč­ar, nāáčŁar) — la descendance cohĂ©rente de ce mĂȘme champ Ă©gyptien.

Les deux rĂ©sultats se confortent. Si náčŻr avait seulement signifiĂ© « dieu », son Ă©cho sĂ©mitique n’aurait pas convergĂ© si exactement vers le vƓu et la consĂ©cration. C’est bien parce que le mot Ă©gyptien disait d’abord ce qui est vouĂ© et protĂ©gĂ© qu’il a pu donner, dans le monde sĂ©mitique, tout le vocabulaire de la consĂ©cration sacrĂ©e. La « langue sacrĂ©e » des uns prolonge les « paroles sacrĂ©es » des autres — mdw náčŻr.

𓅝𓏏𓏭𓅆𓇋𓈎𓂋𓏝  ážŽáž„wty Ă­ážłr — Djehouty L’Excellent

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