đŒđżđđĄ áž«ÈÊż / khĂ©lÄ
Jeter, Îter, se défaire de
Le geste de faire sortir â de la sandale de MoĂŻse au divorce, la racine áž«-l-Êż
Ăgyptien pharaonique · Copte · Arabe
Sous les auspices de đ đđđ đđđđ (ážáž„wty Ăážłr | Djehouty L’Excellent) ! Ù Ű± ŰĄ
nb jn(w ).w áž«ÈÊż(w ) wp.wt
« Possesseur de porteurs, qui distribue les tùches ! »
Textes des Pyramides d’Ounas, antichambre, W/A/E sup., col. 14, Spruch {273}, §400 b. Trad. M. Claude Carrier, pp. 146-147, Ă©dit. CYBELE 2009.
Ű„ÙÙÙÙÙÙ ŰŁÙÙÙŰ§Û Ű±ÙŰšÙÙÙÙ ÙÙÙ±ŰźÙÙÙŰčÙ ÙÙŰčÙÙÙÙÙÙÙ
ÊŸInnÄ« ÊŸanÄ rabbuka fa-khlaÊż naÊżlayka
« Vraiment, Moi Je suis ton Enseigneur. Alors, Îte tes sandales. »
Sourate 20, Ű·Ù / áčŹÄ-hÄ, verset 12. Trad. M. Maurice Gloton, p. 312, Albouraq 2018.
âž»
Introduction â un seul geste, faire sortir
Le verbe đŒđżđđĄ (lire áž«ÈÊż / khlÄ / khĂ©lÄ) rĂ©unit, dans la langue des pharaons, un Ă©ventail d’actions qui paraĂźt d’abord disparate : jeter, jeter Ă terre, quitter, se dĂ©faire de, enlever, ĂŽter, expulser, se libĂ©rer de ses liens, abandonner quelqu’un, rejeter, divorcer, expĂ©dier, envoyer, distribuer des messages â et jusqu’Ă uriner et suer.
Ces emplois n’ont rien d’incohĂ©rent : ils dĂ©clinent un geste unique, celui de faire sortir, de dĂ©tacher de soi ce qui y adhĂ©rait. On ĂŽte un vĂȘtement, on jette un objet, on expulse un liquide, on renvoie un messager, on rĂ©pudie une Ă©pouse : dans tous les cas, quelque chose se sĂ©pare de son point d’attache. La graphie elle-mĂȘme le dit, puisque le scribe fait varier le dĂ©terminatif selon la modalitĂ© de l’expulsion â l’effort, le mouvement, l’excrĂ©tion.
Cette racine se retrouve en arabe sous la forme Űź-Ù-Űč (áž«-l-Êż), avec exactement le mĂȘme noyau : ŰźÙÙÙŰčÙ (áž«alaÊża), ĂŽter un vĂȘtement, arracher, extirper, dĂ©raciner, rĂ©pudier une Ă©pouse. Elle n’y figure qu’une seule fois dans tout le Coran â un hapax â, et cette unique occurrence se trouve Ă un endroit remarquable : la scĂšne du Buisson ardent, lĂ oĂč il est ordonnĂ© Ă MoĂŻse d’ĂŽter ses sandales. Nous verrons que l’hĂ©breu, au mĂȘme moment du rĂ©cit, emploie un tout autre verbe.
âž»
I. Correspondances phonétiques
| Ăgyptien | Arabe |
|---|---|
| đŒ (áž« / kh) | Űź (áž«ÄÊŸ) |
| đż (È â l) | Ù (lÄm) |
| đ (Êż) | Űč (Êżayn) |
La correspondance est directe, consonne pour consonne, sans permutation ni dĂ©placement : đŒ (áž«) rĂ©pond Ă Űź, đż pris dans sa valeur liquide rĂ©pond Ă Ù, et đ (Êż) rĂ©pond Ă Űč.
âž»
II. PhonĂšmes de l’Ă©gyptien pharaonique
2.1 đŒ â Le plant de lotus (áž«È)
Le signe figure un plant de lotus avec son rhizome : c’est un phonogramme bilitĂšre de valeur áž«È. Il porte donc Ă lui seul la premiĂšre consonne et l’aleph qui suit.
Arabe : Űź (áž«ÄÊŸ, /áž«/).
2.2 đż â Le vautour percnoptĂšre (È)
TranslittĂ©rĂ© È, ce signe recouvre les valeurs /l/, /r/ et /a/. C’est sa valeur liquide qui importe ici : elle est ce qui permet Ă la deuxiĂšme radicale Ă©gyptienne de rĂ©pondre au Ù (lÄm) de l’arabe.
Copte : âČ / âČ (iĆta) [i, j] · âČ / âČ [o] · âČ / âČ [e] · âČ / âČ [eË, ÉË, i] · âȱ [oË]
HĂ©breu : Ś (Aleph) â Arabe : ŰŁ (alif), ŰĄ (hamza, /Ê/)
SĂ©mitiques : Ë, r, l.
2.3 đ â Le bras (Êż)
Fricative pharyngale voisĂ©e, notĂ©e Êż ; valeurs a, Ä, Ë€, Êż.
Copte : âČ / âČ [i, j] · âČ / âČ [a, Ê, Ê] · âČ / âČ [e] · âČ / âČ [eË, ÉË, i] · âČ / âČ [o]
HĂ©breu : Śą (ÊżAyin, /Ê/) â Arabe : Űč (Êżayn)
SĂ©mitiques : Êż, ÄĄ, l, r, Ë.
âž»
III. DĂ©terminatifs â trois modalitĂ©s d’un mĂȘme geste
La racine ne change pas ; seul change le signe qui la classe. Et ce signe indique comment la chose sort.
đĄ L’avant-bras tenant un bĂąton â dĂ©terminatif de tout acte demandant un effort, d’examiner, d’ĂȘtre fort. Il classe l’expulsion du cĂŽtĂ© de la force : jeter, arracher.
đ» Les jambes marchant (jw, nmt, gwĆĄâŠ) â pas, venir, revenir, dĂ©marche ; dĂ©terminatif de tout verbe ou nom de mouvement et de dĂ©placement. Il classe l’expulsion du cĂŽtĂ© du dĂ©part : quitter, expĂ©dier, envoyer.
đș Le phallus d’oĂč sort un liquide â idĂ©ogramme et dĂ©terminatif du phallus, d’uriner, d’excrĂ©ter, d’engendrer, de la semence, du poison, des excrĂ©ments. Il classe l’expulsion du cĂŽtĂ© de l’Ă©coulement : uriner, suer.
đșđșđș Les trois traits â marque du pluriel ; les mĂȘmes signes peuvent noter le chiffre trois (áž«mt / khĂ©mĂšt).
âž»
IV. Vocables de l’Ă©gyptien pharaonique
4.1 Le verbe et ses graphies
đŒđżđđĄ, đŒđżđđ» ou đ»đ đŒ (lire áž«ÈÊż / khlÄ / khĂ©lÄ) â verbe : jeter, jeter Ă terre, quitter, se dĂ©faire de, enlever, ĂŽter, expulser, se libĂ©rer de ses liens, se soulager de, abandonner quelqu’un, rejeter, divorcer, quitter un lieu, ĂȘtre infidĂšle, dĂ©loyal, expĂ©dier, envoyer, distribuer des messages, amuser, leurrer pour piĂ©ger, laisser libre cours Ă son imagination.
4.2 Le versant corporel
đŒđżđđș ou đŒđżđđ· (lire áž«ÈÊż) â verbe : uriner (faire sortir de l’urine) ou suer, faire sortir de la sueur, rejeter de la sueur.
đŒđżđđ ±đ»đ„ (lire áž«ÈÊżw / khĂ©lÄou) â nom pluriel : suintements, Ă©coulements, dĂ©chets excrĂ©tĂ©s, Ă©liminĂ©s â sortis du corps.
âž»
V. L’hĂ©ritage copte
Le copte a conservĂ© la racine dans son versant le plus concret, celui de l’arrachement :
âłâȱâȱâČ, âłâȱâČâČ, âłâČâČâČ (dialecte sahidique) â verbe : arracher, cueillir (des plantes).
Le sens s’est resserrĂ©, mais le noyau demeure : dĂ©tacher de son point d’attache. Cueillir une plante, c’est bien la sĂ©parer de ce qui la retenait â et l’on notera que le premier signe de la racine Ă©gyptienne, đŒ, figurait prĂ©cisĂ©ment un plant de lotus avec son rhizome.
Valeurs phonĂ©tiques mobilisĂ©es : âł / âł (khori) [áž«] · âȰ / âȱ [oË] · âČ / âČ [o] · âČ / âČ (laula) [l] · âČ / âČ [e].
âž»
VI. La descendance arabe â Űź-Ù-Űč
ŰźÙÙÙŰčÙ / ÙÙŰźÙÙÙŰčÙ (áž«alaÊża / yaáž«laÊżu) â verbe, forme I : enlever, ĂŽter (un vĂȘtement de son corps, de sur soi, ou du corps d’un autre), retirer, enlever en tirant, laisser toute honte, vivre Ă sa fantaisie, extraire, extirper, arracher (une dent), dĂ©raciner, emporter, rĂ©pudier une Ă©pouse avec dĂ©dommagement.
ŰźÙÙÙŰčÙ (áž«aluÊża) â nom : dĂ©racinement, arrachement, extraction, arrachage, extirpation, nuditĂ©.
ŰźÙÙÙۧŰčÙŰ© (áž«alÄÊża) â nom : relĂąchement moral, dĂ©vergondage, dĂ©bauche, luxure, lubricitĂ©, licence, obscĂ©nitĂ©, impudicitĂ©, fornication.
ŰźÙÙÙŰč (áž«ulÊż) â nom : divorce avec indemnitĂ© versĂ©e au mari en dĂ©dommagement.
Le passage de la nuditĂ© au dĂ©vergondage mĂ©rite d’ĂȘtre notĂ© : ŰźÙÙÙۧŰčÙŰ© (áž«alÄÊża) dĂ©signe la dĂ©bauche par extension du geste de se dĂ©vĂȘtir â ĂŽter ses habits, exposer ce qu’ils couvraient. La morale y suit le vĂȘtement.
âž»
VII. Attestations pharaoniques
La racine est attestĂ©e dĂšs les Textes des Pyramides, les plus anciens textes religieux de l’humanitĂ©, et se maintient au Moyen Empire dans la littĂ©rature comme dans les papyrus mĂ©dicaux. Ses emplois y couvrent les trois modalitĂ©s que les dĂ©terminatifs distinguaient.
7.1 Distribuer, envoyer â Textes des Pyramides
« Possesseur de porteurs, qui distribue les tùches ! »
Textes de la Pyramide dâOunas, antichambre, localisation W/A/E sup., colonne 14, Spruch {273}, §400 b. Textes des Pyramides de lâĂgypte Ancienne, Tome 1, Textes des Pyramides dâOunas et de TĂ©ti. TranslittĂ©ration et traduction de M. Claude Carrier, Ă©dit. CYBELE 2009. Pages 146-147.
« câest ledit TĂ©ti, possesseur de porteurs, qui envoie des messages ! »
Textes de la Pyramide de TĂ©ti, antichambre, localisation T/A/E, colonne 32, Spruch {273}, §400 b. Textes des Pyramides de lâĂgypte Ancienne, Tome 1, Textes des Pyramides dâOunas et de TĂ©ti. TranslittĂ©ration et traduction de M. Claude Carrier, Ă©dit. CYBELE 2009. Pages 342-343.
Les deux passages, qui portent le mĂȘme Spruch et le mĂȘme paragraphe, montrent la formule reprise d’un rĂšgne Ă l’autre. Le sens y est celui du dĂ©placement : ce qui sort, ici, ce sont des messagers et des tĂąches confiĂ©es â c’est le dĂ©terminatif des jambes đ» qui gouverne cet emploi.
7.2 Jeter, abandonner â le Dialogue d’un homme avec son ba
« …me jetant sur le feu jusquâĂ ce que je sois consumĂ© »
Dialogue dâun homme avec son ba, (10). Dialogue dâun homme avec son ba, Papyrus Berlin 3024. Traduction de M. Bernard Mathieu, CNRS â UMR 5140 « ArchĂ©ologie des SociĂ©tĂ©s MĂ©diterranĂ©ennes », UniversitĂ© Montpellier 3 Paul-ValĂ©ry. Page 5.
đđ§đ đđđ€ đȘđČ đ đđ€ đ đŒđżđđ đ·đ€ đđżđżđ đđ€
« câest arracher un homme Ă sa maison, pour lâabandonner sur les terres hautes »
Dialogue dâun homme avec son ba, (50). Dialogue dâun homme avec son ba, Papyrus Berlin 3024. Traduction de M. Bernard Mathieu, CNRS â UMR 5140 « ArchĂ©ologie des SociĂ©tĂ©s MĂ©diterranĂ©ennes », UniversitĂ© Montpellier 3 Paul-ValĂ©ry. Page 7.
Ici domine le versant de la force et de la rupture â celui du dĂ©terminatif đĄ. Le second passage est particuliĂšrement Ă©clairant : le verbe y rĂ©pond Ă ĆĄdj, « arracher ». Arracher et áž«ÈÊż forment un couple, l’un disant la sĂ©paration d’avec le lieu d’origine, l’autre le dĂ©pĂŽt de ce qui a Ă©tĂ© dĂ©tachĂ©.
7.3 Ăcoulements â le Papyrus gynĂ©cologique de Kahun
đđ§ đđđĄđđŽ đŒđżđđ ±đ»đ„ đȘđ ±đđ đđ°đ đčđčđŽđđč đđđĄđđŽ
« Tu devrais lui dire : « Ce sont des Ă©coulements de lâutĂ©rus sous tes yeux ! » »
Le Papyrus gynĂ©cologique de Kahun, colonne 1, ligne 2. Ădition de Helena Trindade Lopes et Ronaldo G. Gurgel Pereira, Londres, IntechOpen, 2021. Traduction de lâauteur.
Le registre est ici mĂ©dical, et c’est le dĂ©terminatif de l’excrĂ©tion đș qui gouverne le nom pluriel đŒđżđđ ±đ»đ„ (áž«ÈÊżw). Le mĂ©decin Ă©gyptien ne dispose pas d’un terme spĂ©cialisĂ© pour la sĂ©crĂ©tion pathologique : il emploie le mot ordinaire de ce qui sort.
âž»
VIII. La scĂšne de l’Horeb â un hapax coranique
La racine Űź-Ù-Űč n’apparaĂźt qu’une seule fois dans tout le corpus coranique â un hapax. Et cette occurrence unique se situe Ă un endroit qui n’est pas indiffĂ©rent : au moment oĂč il est ordonnĂ© Ă MoĂŻse d’ĂŽter ses sandales devant le Buisson ardent.
8.1 Le récit biblique
Dans la version de l’Exode, MoĂŻse fait paĂźtre le troupeau de JĂ©thro, son beau-pĂšre, lorsqu’il parvient Ă la montagne d’Horeb â souvent tenue pour une appellation alternative du SinaĂŻ, sans qu’il soit assurĂ© qu’il s’agisse du mĂȘme lieu. Un ange lui apparaĂźt dans une flamme, au sein d’un buisson qui brĂ»le sans se consumer. MoĂŻse s’approche pour mieux voir, et c’est alors qu’il est interpellĂ© :
way·yar Yah·weh kĂź sÄr lir·ʟĆ·wáčŻ way·yiq·rÄ ÊŸĂȘ·lÄw ÊŸÄ·lĆ·hĂźm mit·tĆ·wáž” has·sÉ·neh way·yĆ·mer mĆ·ƥeh mĆ·ƥeh way·yĆ·mer hin·nĂȘ·nĂź
« LâĂternel vit quâil se dĂ©tournait pour voir ; et Dieu lâappela du milieu du buisson, et dit : MoĂŻse ! MoĂŻse ! Et il rĂ©pondit : Me voici ! »
Exode 3 : 4, Bible (traduction Louis Segond).
Dieu poursuit en lui dĂ©fendant d’approcher et lui enjoint de se dĂ©chausser, en lui expliquant la saintetĂ© du lieu :
way·yĆ·mer ÊŸal-tiq·raáž hÄ·lĆm ĆĄal-nÉÂ·ÊżÄ·leÂ·áž”Ä mĂȘÂ·Êżal raឥ·leÂ·áž”Ä kĂź ham·mÄ·qĆ·wm ÊŸÄ·ƥer ÊŸat·tÄh ÊżĆ·mĂȘáž ÊżÄ·lÄw ÊŸaážÂ·maáčŻ-qĆ·ážeĆĄ hĆ«
« Dieu dit : Nâapproche pas dâici, ĂŽte tes souliers de tes pieds, car le lieu sur lequel tu te tiens est une terre sainte. »
Exode 3 : 5, Bible (traduction Louis Segond).
8.2 La version coranique
Le mĂȘme Ă©pisode, avec quelques modifications, figure dans la sourate 20 :
ÊŸIdh raÊŸÄ nÄran faqÄla li-ÊŸahlihi mkuthĆ« ÊŸinnÄ« ÊŸÄnastu nÄran laÊżallÄ« ÊŸÄtÄ«kum minhÄ biqabasin ÊŸaw ÊŸajidu ÊżalÄ n-nÄri hudan
« Lors, il vit un Feu. Alors, il dit Ă ses affiliĂ©s : « Restez ! Vraiment moi, jâai reconnu intimement un Feu. PuissĂ©-je vous en rapporter un tison, ou trouver une guidance auprĂšs du Feu ! » »
Sourate 20, Ű·Ù / áčŹÄ-hÄ, verset 10, in Le Coran, page 312, essai de traduction et annotations par M. Maurice Gloton, Ă©dition bilingue Arabe-Français, Ă©ditions Albouraq 2018.
FalammÄ ÊŸatÄhÄ nĆ«diya yÄ mĆ«sÄ
« Alors, quand il lâatteignit, il fut appelĂ© : « Ă MoĂŻse ! »
Sourate 20, Ű·Ù / áčŹÄ-hÄ, verset 11, in Le Coran, page 312, essai de traduction et annotations par M. Maurice Gloton, Ă©dition bilingue Arabe-Français, Ă©ditions Albouraq 2018.
ÊŸInnÄ« ÊŸanÄ rabbuka fa-khlaÊż naÊżlayka, ÊŸinnaka bil-wÄdi l-muqaddasi áčuwan
« Vraiment, Moi Je suis ton Enseigneur. Alors, ĂŽte tes sandales. Vraiment, tu es Ă lâendroit de la vallĂ©e sanctifiĂ©e de áčŹuwÄ. »
Sourate 20, Ű·Ù / áčŹÄ-hÄ, verset 12, in Le Coran, page 312, essai de traduction et annotations par M. Maurice Gloton, Ă©dition bilingue Arabe-Français, Ă©ditions Albouraq 2018.
8.3 Deux langues, deux verbes, une mĂȘme injonction
Le rapprochement des deux rĂ©cits fait apparaĂźtre un fait qu’il faut relever. Ă l’endroit exact oĂč le Coran emploie ÙÙÙ±ŰźÙÙÙŰčÙ (fa-khlaÊż), de la racine Űź-Ù-Űč, l’hĂ©breu emploie Ś©Ö·ŚŚ (ĆĄal) â un verbe dont les consonnes n’ont rien de commun avec les nĂŽtres.
Cette configuration â prĂ©sence en arabe, absence en hĂ©breu, attestation ancienne en Ă©gyptien â est celle-lĂ mĂȘme que nous avons rencontrĂ©e ailleurs, et elle appelle la mĂȘme explication : non pas un hĂ©ritage sĂ©mitique commun, qui aurait laissĂ© des traces en hĂ©breu, mais une transmission depuis le voisin Ă©gyptien, oĂč la racine est attestĂ©e deux millĂ©naires plus tĂŽt.
Une rĂ©serve doit toutefois ĂȘtre formulĂ©e. On signale, en harari ancien â langue Ă©thio-sĂ©mitique â, une racine de mĂȘmes consonnes portant le sens de « parler, converser, bavarder ». L’Ă©cart sĂ©mantique est tel qu’il vaut mieux y voir une homonymie qu’un cognat : rien ne relie l’action de bavarder Ă celle de faire sortir. Nous le mentionnons par souci d’exhaustivitĂ©, sans en tirer argument.
âž»
IX. Une convergence remarquable â le divorce
Un dernier point mĂ©rite d’ĂȘtre isolĂ©, car il porte sur un emploi trĂšs particulier. L’Ă©gyptien đŒđżđđĄ signifie, parmi ses acceptions, divorcer et abandonner quelqu’un. Or l’arabe a fait de cette mĂȘme racine un terme juridique prĂ©cis :
ŰźÙÙÙŰč (áž«ulÊż) â le divorce demandĂ© par l’Ă©pouse, moyennant une indemnitĂ© versĂ©e au mari en dĂ©dommagement.
Le mot n’est pas un synonyme banal de « rĂ©pudiation » : il dĂ©signe, dans le droit musulman, une procĂ©dure spĂ©cifique et nommĂ©e. Que deux langues distantes de deux millĂ©naires emploient la mĂȘme racine pour cet acte prĂ©cis, et non pour le mariage ou pour d’autres rapports familiaux, n’est pas un effet du hasard.
âž»
Conclusion
Nous Ă©tions partis d’un verbe qui semblait Ă©parpillĂ© en une dizaine de sens sans rapport : jeter, quitter, ĂŽter, expulser, envoyer, uriner, divorcer. L’analyse de la graphie a montrĂ© qu’il n’en Ă©tait rien. Une seule sĂ©quence, áž«-È-Êż, et trois dĂ©terminatifs qui n’en modifient pas le sens mais en prĂ©cisent la modalitĂ© : l’avant-bras đĄ pour ce qui sort par la force, les jambes đ» pour ce qui sort en se dĂ©plaçant, le signe de l’excrĂ©tion đș pour ce qui sort du corps. Le scribe Ă©gyptien ne disposait pas de trois mots ; il en avait un, qui nomme l’acte de faire sortir.
Les trois corpus le confirment, chacun dans son registre : les Textes des Pyramides, oĂč le roi envoie des messages ; le Dialogue d’un homme avec son ba, oĂč l’on est jetĂ© au feu et abandonnĂ© sur les hauteurs ; le Papyrus de Kahun, oĂč l’on nomme les Ă©coulements du corps. Trois genres, trois publics, une racine.
L’arabe Űź-Ù-Űč en a hĂ©ritĂ© le noyau intact â ŰźÙÙÙŰčÙ (áž«alaÊża) : ĂŽter un vĂȘtement, arracher, dĂ©raciner, rĂ©pudier â, et la correspondance est directe, consonne pour consonne, sans permutation : đŒ rĂ©pond Ă Űź, la valeur liquide de đż rĂ©pond Ă Ù, et đ rĂ©pond Ă Űč. Le copte âłâȱâȱâČ, avec son lambda, en apporte la confirmation depuis l’intĂ©rieur mĂȘme de la langue Ă©gyptienne.
Reste ce qui donne Ă ce dossier sa nettetĂ© singuliĂšre. La racine ne figure qu’une fois dans le Coran, et c’est au moment oĂč MoĂŻse s’entend ordonner d’ĂŽter ses sandales devant le Buisson. Au mĂȘme instant du rĂ©cit, l’hĂ©breu emploie un tout autre verbe. PrĂ©sence en arabe, absence en hĂ©breu, attestation Ă©gyptienne deux millĂ©naires plus tĂŽt : la configuration dĂ©signe d’elle-mĂȘme le sens de la transmission.
Et lorsque le droit musulman nomme ŰźÙÙÙŰč (áž«ulÊż) le divorce demandĂ© par l’Ă©pouse, il reconduit sans le savoir la plus ancienne des images portĂ©es par cette racine : celle du lien dont on se dĂ©fait, du vĂȘtement que l’on ĂŽte â đŒđżđđĄ, se libĂ©rer de ses liens.
đ đđđ đđđđ ážáž„wty Ăážłr â Djehouty L’Excellent