đ“†Œđ“„żđ“‚đ“‚Ą  áž«ÈÊż / khĂ©lā

Jeter, Îter, se défaire de

Le geste de faire sortir — de la sandale de MoĂŻse au divorce, la racine áž«-l-Êż

Égyptien pharaonique · Copte · Arabe

Sous les auspices de 𓅝𓏏𓏭𓅆𓇋𓈎𓂋𓏝 (ណងwty Ă­ážłr | Djehouty L’Excellent) ! ق ۱ ŰĄ

nb jn(w ).w áž«ÈÊż(w ) wp.wt
« Possesseur de porteurs, qui distribue les tùches ! »
Textes des Pyramides d’Ounas, antichambre, W/A/E sup., col. 14, Spruch {273}, §400 b. Trad. M. Claude Carrier, pp. 146-147, Ă©dit. CYBELE 2009.

Ű„ÙÙ†ÙÙ‘Ù‰Ù“ ŰŁÙŽÙ†ÙŽŰ§Û  Ű±ÙŽŰšÙÙ‘ÙƒÙŽ ÙÙŽÙ±ŰźÙ’Ù„ÙŽŰčْ نَŰčْلَيْكَ
ÊŸInnÄ« ÊŸanā rabbuka fa-khlaÊż naÊżlayka
« Vraiment, Moi Je suis ton Enseigneur. Alors, Îte tes sandales. »
Sourate 20, Ű·Ù‡ / áčŹÄ-hā, verset 12. Trad. M. Maurice Gloton, p. 312, Albouraq 2018.

âž»

Introduction — un seul geste, faire sortir

Le verbe đ“†Œđ“„żđ“‚đ“‚Ą (lire áž«ÈÊż / khlā / khĂ©lā) rĂ©unit, dans la langue des pharaons, un Ă©ventail d’actions qui paraĂźt d’abord disparate : jeter, jeter Ă  terre, quitter, se dĂ©faire de, enlever, ĂŽter, expulser, se libĂ©rer de ses liens, abandonner quelqu’un, rejeter, divorcer, expĂ©dier, envoyer, distribuer des messages — et jusqu’Ă  uriner et suer.

Ces emplois n’ont rien d’incohĂ©rent : ils dĂ©clinent un geste unique, celui de faire sortir, de dĂ©tacher de soi ce qui y adhĂ©rait. On ĂŽte un vĂȘtement, on jette un objet, on expulse un liquide, on renvoie un messager, on rĂ©pudie une Ă©pouse : dans tous les cas, quelque chose se sĂ©pare de son point d’attache. La graphie elle-mĂȘme le dit, puisque le scribe fait varier le dĂ©terminatif selon la modalitĂ© de l’expulsion — l’effort, le mouvement, l’excrĂ©tion.

Cette racine se retrouve en arabe sous la forme Űź-ل-Űč (áž«-l-Êż), avec exactement le mĂȘme noyau : ŰźÙŽÙ„ÙŽŰčَ (áž«alaÊża), ĂŽter un vĂȘtement, arracher, extirper, dĂ©raciner, rĂ©pudier une Ă©pouse. Elle n’y figure qu’une seule fois dans tout le Coran — un hapax —, et cette unique occurrence se trouve Ă  un endroit remarquable : la scĂšne du Buisson ardent, lĂ  oĂč il est ordonnĂ© Ă  MoĂŻse d’ĂŽter ses sandales. Nous verrons que l’hĂ©breu, au mĂȘme moment du rĂ©cit, emploie un tout autre verbe.

âž»

I. Correspondances phonétiques

Égyptien Arabe
đ“†Œ (áž« / kh) Űź (ឫāʟ)
𓄿 (Ȝ → l) ل (lām)
𓂝 (Êż) Űč (Êżayn)

La correspondance est directe, consonne pour consonne, sans permutation ni dĂ©placement : đ“†Œ (áž«) rĂ©pond Ă  Űź, 𓄿 pris dans sa valeur liquide rĂ©pond Ă  ل, et 𓂝 (Êż) rĂ©pond Ă  Űč.

âž»

II. PhonĂšmes de l’Ă©gyptien pharaonique

2.1  đ“†Œ — Le plant de lotus (ឫȝ)

Le signe figure un plant de lotus avec son rhizome : c’est un phonogramme bilitĂšre de valeur ឫȝ. Il porte donc Ă  lui seul la premiĂšre consonne et l’aleph qui suit.

Arabe : Űź (ឫāʟ, /áž«/).

2.2  đ“„ż — Le vautour percnoptĂšre (Ȝ)

TranslittĂ©rĂ© Ȝ, ce signe recouvre les valeurs /l/, /r/ et /a/. C’est sa valeur liquide qui importe ici : elle est ce qui permet Ă  la deuxiĂšme radicale Ă©gyptienne de rĂ©pondre au ل (lām) de l’arabe.

Copte : âȒ / âȓ (iƍta) [i, j] · âȞ / âȟ [o] · âȈ / âȉ [e] · âȎ / âȏ [eː, ɛː, i] · âȱ [oː]

HĂ©breu : ڐ (Aleph) — Arabe : ŰŁ (alif), ŰĄ (hamza, /ʔ/)

SĂ©mitiques : ˀ, r, l.

2.3  đ“‚ — Le bras (Êż)

Fricative pharyngale voisĂ©e, notĂ©e Êż ; valeurs a, ā, Ë€, Êż.

Copte : âȒ / âȓ [i, j] · âȀ / âȁ [a, ʕ, ʔ] · âȈ / âȉ [e] · âȎ / âȏ [eː, ɛː, i] · âȞ / âȟ [o]

HĂ©breu : Śą (ÊżAyin, /ʕ/) — Arabe : Űč (Êżayn)

SĂ©mitiques : Êż, ÄĄ, l, r, ˀ.

âž»

III. DĂ©terminatifs — trois modalitĂ©s d’un mĂȘme geste

La racine ne change pas ; seul change le signe qui la classe. Et ce signe indique comment la chose sort.

𓂡 L’avant-bras tenant un bĂąton — dĂ©terminatif de tout acte demandant un effort, d’examiner, d’ĂȘtre fort. Il classe l’expulsion du cĂŽtĂ© de la force : jeter, arracher.

đ“‚» Les jambes marchant (jw, nmt, gwơ
) — pas, venir, revenir, dĂ©marche ; dĂ©terminatif de tout verbe ou nom de mouvement et de dĂ©placement. Il classe l’expulsion du cĂŽtĂ© du dĂ©part : quitter, expĂ©dier, envoyer.

đ“‚ș Le phallus d’oĂč sort un liquide — idĂ©ogramme et dĂ©terminatif du phallus, d’uriner, d’excrĂ©ter, d’engendrer, de la semence, du poison, des excrĂ©ments. Il classe l’expulsion du cĂŽtĂ© de l’Ă©coulement : uriner, suer.

đ“șđ“șđ“ș Les trois traits — marque du pluriel ; les mĂȘmes signes peuvent noter le chiffre trois (áž«mt / khĂ©mĂšt).

Ce que la graphie dĂ©montre. Ces trois dĂ©terminatifs sur une seule et mĂȘme sĂ©quence áž«-ȝ-Êż constituent, Ă  eux seuls, la meilleure preuve de l’unitĂ© du sens. Le scribe Ă©gyptien ne disposait pas de trois mots pour jeter, partir et uriner : il en avait un, qu’il prĂ©cisait par l’image. Ce qui nous paraĂźt trois actions distinctes Ă©tait pour lui une seule opĂ©ration — sĂ©parer de soi — dĂ©clinĂ©e selon qu’elle se fait par la force, par le dĂ©placement ou par le corps.

âž»

IV. Vocables de l’Ă©gyptien pharaonique

4.1  Le verbe et ses graphies

đ“†Œđ“„żđ“‚đ“‚Ą, đ“†Œđ“„żđ“‚đ“‚» ou đ“‚»đ“…–đ“†Œ (lire áž«ÈÊż / khlā / khĂ©lā) — verbe : jeter, jeter Ă  terre, quitter, se dĂ©faire de, enlever, ĂŽter, expulser, se libĂ©rer de ses liens, se soulager de, abandonner quelqu’un, rejeter, divorcer, quitter un lieu, ĂȘtre infidĂšle, dĂ©loyal, expĂ©dier, envoyer, distribuer des messages, amuser, leurrer pour piĂ©ger, laisser libre cours Ă  son imagination.

4.2  Le versant corporel

đ“†Œđ“„żđ“‚đ“‚ș ou đ“†Œđ“„żđ“‚đ“‚· (lire áž«ÈÊż) — verbe : uriner (faire sortir de l’urine) ou suer, faire sortir de la sueur, rejeter de la sueur.

đ“†Œđ“„żđ“‚đ“…±đ“‚»đ“„ (lire áž«ÈÊżw / khĂ©lāou) — nom pluriel : suintements, Ă©coulements, dĂ©chets excrĂ©tĂ©s, Ă©liminĂ©s — sortis du corps.

L’unitĂ© que rĂ©vĂšle le versant corporel. Que le mĂȘme verbe serve Ă  dire « jeter un objet » et « uriner » ne relĂšve pas de la coĂŻncidence graphique. Dans les deux cas, le sujet fait sortir de lui ce qui lui appartenait. Le nom pluriel áž«ÈÊżw — ce qui a Ă©tĂ© expulsĂ© du corps — le confirme : la racine ne nomme pas la nature de ce qui sort, mais l’acte de la sortie. C’est cette abstraction qui rendra possible l’Ă©ventail arabe, du vĂȘtement qu’on ĂŽte Ă  l’Ă©pouse qu’on rĂ©pudie.

âž»

V. L’hĂ©ritage copte

Le copte a conservĂ© la racine dans son versant le plus concret, celui de l’arrachement :

ⳉâȱâȱâȗ, ⳉâȱâȗâȉ, ⳉâȟâȟâȗ (dialecte sahidique) — verbe : arracher, cueillir (des plantes).

Le sens s’est resserrĂ©, mais le noyau demeure : dĂ©tacher de son point d’attache. Cueillir une plante, c’est bien la sĂ©parer de ce qui la retenait — et l’on notera que le premier signe de la racine Ă©gyptienne, đ“†Œ, figurait prĂ©cisĂ©ment un plant de lotus avec son rhizome.

Valeurs phonĂ©tiques mobilisĂ©es : Ⳉ / ⳉ (khori) [áž«] · âȰ / âȱ [oː] · âȞ / âȟ [o] · âȖ / âȗ (laula) [l] · âȈ / âȉ [e].

Une confirmation phonĂ©tique. Le copte fournit ici un appui inattendu. La forme ⳉâȱâȱâȗ porte un lambda âȖ Ă  l’endroit prĂ©cis oĂč l’Ă©gyptien Ă©crivait 𓄿 et oĂč l’arabe Ă©crit ل. La valeur liquide de l’aleph Ă©gyptien, que nous avons rappelĂ©e en 2.2, se trouve ainsi confirmĂ©e par l’Ă©tat le plus tardif de la langue elle-mĂȘme.

âž»

VI. La descendance arabe — Űź-ل-Űč

ŰźÙŽÙ„ÙŽŰčَ / ÙŠÙŽŰźÙ’Ù„ÙŽŰčُ (áž«alaÊża / yaáž«laÊżu) — verbe, forme I : enlever, ĂŽter (un vĂȘtement de son corps, de sur soi, ou du corps d’un autre), retirer, enlever en tirant, laisser toute honte, vivre Ă  sa fantaisie, extraire, extirper, arracher (une dent), dĂ©raciner, emporter, rĂ©pudier une Ă©pouse avec dĂ©dommagement.

ŰźÙŽÙ„ÙŰčَ (áž«aluÊża) — nom : dĂ©racinement, arrachement, extraction, arrachage, extirpation, nuditĂ©.

ŰźÙŽÙ„ÙŽŰ§ŰčÙŽŰ© (áž«alÄÊża) — nom : relĂąchement moral, dĂ©vergondage, dĂ©bauche, luxure, lubricitĂ©, licence, obscĂ©nitĂ©, impudicitĂ©, fornication.

ŰźÙÙ„Ù’Űč (áž«ulÊż) — nom : divorce avec indemnitĂ© versĂ©e au mari en dĂ©dommagement.

Le passage de la nuditĂ© au dĂ©vergondage mĂ©rite d’ĂȘtre notĂ© : ŰźÙŽÙ„ÙŽŰ§ŰčÙŽŰ© (áž«alÄÊża) dĂ©signe la dĂ©bauche par extension du geste de se dĂ©vĂȘtir — ĂŽter ses habits, exposer ce qu’ils couvraient. La morale y suit le vĂȘtement.

âž»

VII. Attestations pharaoniques

La racine est attestĂ©e dĂšs les Textes des Pyramides, les plus anciens textes religieux de l’humanitĂ©, et se maintient au Moyen Empire dans la littĂ©rature comme dans les papyrus mĂ©dicaux. Ses emplois y couvrent les trois modalitĂ©s que les dĂ©terminatifs distinguaient.

7.1  Distribuer, envoyer — Textes des Pyramides

nb jn(w ).w áž«ÈÊż(w ) wp.wt

« Possesseur de porteurs, qui distribue les tùches ! »

Textes de la Pyramide d’Ounas, antichambre, localisation W/A/E sup., colonne 14, Spruch {273}, §400 b. Textes des Pyramides de l’Égypte Ancienne, Tome 1, Textes des Pyramides d’Ounas et de TĂ©ti. TranslittĂ©ration et traduction de M. Claude Carrier, Ă©dit. CYBELE 2009. Pages 146-147.

T pw nb jnw.w áž«ÈÊż(w ) wp.wt

« c’est ledit TĂ©ti, possesseur de porteurs, qui envoie des messages ! »

Textes de la Pyramide de TĂ©ti, antichambre, localisation T/A/E, colonne 32, Spruch {273}, §400 b. Textes des Pyramides de l’Égypte Ancienne, Tome 1, Textes des Pyramides d’Ounas et de TĂ©ti. TranslittĂ©ration et traduction de M. Claude Carrier, Ă©dit. CYBELE 2009. Pages 342-343.

Les deux passages, qui portent le mĂȘme Spruch et le mĂȘme paragraphe, montrent la formule reprise d’un rĂšgne Ă  l’autre. Le sens y est celui du dĂ©placement : ce qui sort, ici, ce sont des messagers et des tĂąches confiĂ©es — c’est le dĂ©terminatif des jambes đ“‚» qui gouverne cet emploi.

7.2  Jeter, abandonner — le Dialogue d’un homme avec son ba

áž„r áž«ÈÊż<=f> áž„r áž«.t r sȝm.t [=j]

« …me jetant sur le feu jusqu’à ce que je sois consumĂ© »

Dialogue d’un homme avec son ba, (10). Dialogue d’un homme avec son ba, Papyrus Berlin 3024. Traduction de M. Bernard Mathieu, CNRS — UMR 5140 « ArchĂ©ologie des SociĂ©tĂ©s MĂ©diterranĂ©ennes », UniversitĂ© Montpellier 3 Paul-ValĂ©ry. Page 5.

𓄞𓂧𓀜 đ“Šƒđ“€€đ“€ đ“ŠȘđ“Č 𓅓 đ“‰đ“€ 𓆑 đ“†Œđ“„żđ“‚đ“€œ đ“·đ“€ đ“ˆŽđ“„żđ“„żđ“€ đ“ˆ‡đ“€

ĆĄdjt s pw m pr=f áž«ÈÊż áž„r ážłÈÈ

« c’est arracher un homme Ă  sa maison, pour l’abandonner sur les terres hautes »

Dialogue d’un homme avec son ba, (50). Dialogue d’un homme avec son ba, Papyrus Berlin 3024. Traduction de M. Bernard Mathieu, CNRS — UMR 5140 « ArchĂ©ologie des SociĂ©tĂ©s MĂ©diterranĂ©ennes », UniversitĂ© Montpellier 3 Paul-ValĂ©ry. Page 7.

Ici domine le versant de la force et de la rupture — celui du dĂ©terminatif 𓂡. Le second passage est particuliĂšrement Ă©clairant : le verbe y rĂ©pond Ă  ĆĄdj, « arracher ». Arracher et áž«ÈÊż forment un couple, l’un disant la sĂ©paration d’avec le lieu d’origine, l’autre le dĂ©pĂŽt de ce qui a Ă©tĂ© dĂ©tachĂ©.

7.3  Ă‰coulements — le Papyrus gynĂ©cologique de Kahun

𓆓𓂧 𓐍𓂋𓎡𓂋𓋮 đ“†Œđ“„żđ“‚đ“…±đ“‚»đ“„ đ“ŠȘđ“…±đ“ˆ–đ“ˆŸ 𓏏𓄰𓅓 đ“čđ“č𓋮𓏭đ“č 𓐍𓂋𓎡𓂋𓋮

តd.áž«r=k r=s áž«ÈÊżw pw n jd.t m jr.tj=sj jr(j).áž«r=k r=s

« Tu devrais lui dire : « Ce sont des Ă©coulements de l’utĂ©rus sous tes yeux ! » »

Le Papyrus gynĂ©cologique de Kahun, colonne 1, ligne 2. Édition de Helena Trindade Lopes et Ronaldo G. Gurgel Pereira, Londres, IntechOpen, 2021. Traduction de l’auteur.

Le registre est ici mĂ©dical, et c’est le dĂ©terminatif de l’excrĂ©tion đ“‚ș qui gouverne le nom pluriel đ“†Œđ“„żđ“‚đ“…±đ“‚»đ“„ (áž«ÈÊżw). Le mĂ©decin Ă©gyptien ne dispose pas d’un terme spĂ©cialisĂ© pour la sĂ©crĂ©tion pathologique : il emploie le mot ordinaire de ce qui sort.

Trois corpus, trois registres, une racine. Le rituel funĂ©raire des Pyramides, la mĂ©ditation littĂ©raire du Dialogue, la consultation mĂ©dicale de Kahun : trois genres, trois publics, trois Ă©poques. Et partout le mĂȘme verbe, dĂ©clinĂ© selon la modalitĂ© de la sortie — le messager qu’on envoie, le corps qu’on abandonne, l’humeur qui s’Ă©coule. L’ampleur de cette distribution interdit d’y voir des homonymes : c’est bien une seule racine, dont l’abstraction premiĂšre est faire sortir.

âž»

VIII. La scĂšne de l’Horeb — un hapax coranique

La racine Űź-ل-Űč n’apparaĂźt qu’une seule fois dans tout le corpus coranique — un hapax. Et cette occurrence unique se situe Ă  un endroit qui n’est pas indiffĂ©rent : au moment oĂč il est ordonnĂ© Ă  MoĂŻse d’ĂŽter ses sandales devant le Buisson ardent.

8.1  Le rĂ©cit biblique

Dans la version de l’Exode, MoĂŻse fait paĂźtre le troupeau de JĂ©thro, son beau-pĂšre, lorsqu’il parvient Ă  la montagne d’Horeb — souvent tenue pour une appellation alternative du SinaĂŻ, sans qu’il soit assurĂ© qu’il s’agisse du mĂȘme lieu. Un ange lui apparaĂźt dans une flamme, au sein d’un buisson qui brĂ»le sans se consumer. MoĂŻse s’approche pour mieux voir, et c’est alors qu’il est interpellĂ© :

Ś•Ö·Ś™Ö·ÖŒŚšÖ°Ś Ś™Ö°Ś”Ś•ÖžŚ” Ś›ÖŽÖŒŚ™ ŚĄÖžŚš ŚœÖŽŚšÖ°ŚŚ•ÖčŚȘ Ś•Ö·Ś™ÖŽÖŒŚ§Ö°ŚšÖžŚ ŚÖ”ŚœÖžŚ™Ś• ڐֱڜÖčŚ”ÖŽŚ™Ś ŚžÖŽŚȘÖŒŚ•Ö覚ְ Ś”Ö·ŚĄÖ°ÖŒŚ Ö¶Ś” ڕַڙÖčÖŒŚŚžÖ¶Śš ŚžÖčŚ©Ö¶ŚŚ” ŚžÖčŚ©Ö¶ŚŚ” ڕַڙÖčÖŒŚŚžÖ¶Śš Ś”ÖŽŚ Ö”ÖŒŚ ÖŽŚ™Śƒ
way·yar Yah·weh kĂź sār lirÂ·ÊŸĆÂ·wáčŻ way·yiq·rā ÊŸĂȘ·lāw ʟĕ·lĆÂ·hĂźm mit·tĆÂ·wáž” has·sə·neh way·yĆÂ·mer mĆÂ·ĆĄeh mĆÂ·ĆĄeh way·yĆÂ·mer hin·nĂȘ·nĂź

« L’Éternel vit qu’il se dĂ©tournait pour voir ; et Dieu l’appela du milieu du buisson, et dit : MoĂŻse ! MoĂŻse ! Et il rĂ©pondit : Me voici ! »

Exode 3 : 4, Bible (traduction Louis Segond).

Dieu poursuit en lui dĂ©fendant d’approcher et lui enjoint de se dĂ©chausser, en lui expliquant la saintetĂ© du lieu :

ڕַڙÖčÖŒŚŚžÖ¶Śš ŚÖ·ŚœÖŸŚȘÖŽÖŒŚ§Ö°ŚšÖ·Ś‘ Ś”ÖČŚœÖ覝 Ś©Ö·ŚŚœÖŸŚ Ö°ŚąÖžŚœÖ¶Ś™ŚšÖž ŚžÖ”ŚąÖ·Śœ ŚšÖ·Ś’Ö°ŚœÖ¶Ś™ŚšÖž Ś›ÖŽÖŒŚ™ Ś”Ö·ŚžÖžÖŒŚ§Ś•Ö覝 ڐÖČŚ©Ö¶ŚŚš ڐַŚȘÖžÖŒŚ” ŚąŚ•ÖčŚžÖ”Ś“ ŚąÖžŚœÖžŚ™Ś• ŚÖ·Ś“Ö°ŚžÖ·ŚȘÖŸŚ§ÖčŚ“Ö¶Ś©Ś Ś”Ś•ÖŒŚŚƒ
way·yĆÂ·mer ÊŸal-tiq·raᾇ hă·lƍm ĆĄal-nÉ™Â·ÊżÄÂ·le·បā mĂȘÂ·Êżal raឥ·le·បā kĂź ham·mā·qĆÂ·wm ÊŸÄƒÂ·ĆĄer ÊŸat·tāh ÊżĆÂ·mĂȘត ÊżÄÂ·lāw ÊŸaត·maáčŻ-qĆÂ·ážeĆĄ hĆ«

« Dieu dit : N’approche pas d’ici, ĂŽte tes souliers de tes pieds, car le lieu sur lequel tu te tiens est une terre sainte. »

Exode 3 : 5, Bible (traduction Louis Segond).

8.2  La version coranique

Le mĂȘme Ă©pisode, avec quelques modifications, figure dans la sourate 20 :

Ű„ÙŰ°Ù’ Ű±ÙŽŰĄÙŽŰ§ Ù†ÙŽŰ§Ű±Ù‹Û­Ű§ ÙÙŽÙ‚ÙŽŰ§Ù„ÙŽ Ù„ÙŰŁÙŽÙ‡Ù’Ù„ÙÙ‡Ù Ù±Ù…Ù’ÙƒÙŰ«ÙÙˆÙ“Ű§ÛŸ Ű„ÙÙ†ÙÙ‘Ù‰Ù“ ŰĄÙŽŰ§Ù†ÙŽŰłÙ’ŰȘُ Ù†ÙŽŰ§Ű±Ù‹Û­Ű§ لَّŰčَلِّىٓ ŰĄÙŽŰ§ŰȘِيكُم Ù…ÙÙ‘Ù†Ù’Ù‡ÙŽŰ§ ŰšÙÙ‚ÙŽŰšÙŽŰłÙ ŰŁÙŽÙˆÙ’ ŰŁÙŽŰŹÙŰŻÙ Űčَلَى Ù±Ù„Ù†ÙŽÙ‘Ű§Ű±Ù Ù‡ÙŰŻÙ‹Û­Ù‰
ÊŸIdh raʟā nāran faqāla li-ÊŸahlihi mkuthĆ« ÊŸinnÄ« ʟānastu nāran laÊżallÄ« ʟātÄ«kum minhā biqabasin ÊŸaw ÊŸajidu Êżalā n-nāri hudan

« Lors, il vit un Feu. Alors, il dit Ă  ses affiliĂ©s : « Restez ! Vraiment moi, j’ai reconnu intimement un Feu. PuissĂ©-je vous en rapporter un tison, ou trouver une guidance auprĂšs du Feu ! » »

Sourate 20, Ű·Ù‡ / áčŹÄ-hā, verset 10, in Le Coran, page 312, essai de traduction et annotations par M. Maurice Gloton, Ă©dition bilingue Arabe-Français, Ă©ditions Albouraq 2018.

ÙÙŽÙ„ÙŽÙ…ÙŽÙ‘Űą ŰŁÙŽŰȘÙŽÙ‰Ù°Ù‡ÙŽŰ§ Ù†ÙÙˆŰŻÙÙ‰ÙŽ ÙŠÙŽÙ°Ù…ÙÙˆŰłÙŽÙ‰Ù°Ù“
Falammā ÊŸatāhā nĆ«diya yā mĆ«sā

« Alors, quand il l’atteignit, il fut appelĂ© : « Ă” MoĂŻse ! »

Sourate 20, Ű·Ù‡ / áčŹÄ-hā, verset 11, in Le Coran, page 312, essai de traduction et annotations par M. Maurice Gloton, Ă©dition bilingue Arabe-Français, Ă©ditions Albouraq 2018.

Ű„ÙÙ†ÙÙ‘Ù‰Ù“ ŰŁÙŽÙ†ÙŽŰ§Û  Ű±ÙŽŰšÙÙ‘ÙƒÙŽ ÙÙŽÙ±ŰźÙ’Ù„ÙŽŰčْ نَŰčْلَيْكَ ۖ Ű„ÙÙ†ÙŽÙ‘ÙƒÙŽ ŰšÙÙ±Ù„Ù’ÙˆÙŽŰ§ŰŻÙ Ù±Ù„Ù’Ù…ÙÙ‚ÙŽŰŻÙŽÙ‘ŰłÙ Ű·ÙÙˆÙ‹Û­Ù‰
ÊŸInnÄ« ÊŸanā rabbuka fa-khlaÊż naÊżlayka, ÊŸinnaka bil-wādi l-muqaddasi áč­uwan

« Vraiment, Moi Je suis ton Enseigneur. Alors, ĂŽte tes sandales. Vraiment, tu es Ă  l’endroit de la vallĂ©e sanctifiĂ©e de áčŹuwā. »

Sourate 20, Ű·Ù‡ / áčŹÄ-hā, verset 12, in Le Coran, page 312, essai de traduction et annotations par M. Maurice Gloton, Ă©dition bilingue Arabe-Français, Ă©ditions Albouraq 2018.

8.3  Deux langues, deux verbes, une mĂȘme injonction

Le rapprochement des deux rĂ©cits fait apparaĂźtre un fait qu’il faut relever. À l’endroit exact oĂč le Coran emploie ÙÙŽÙ±ŰźÙ’Ù„ÙŽŰčْ (fa-khlaÊż), de la racine Űź-ل-Űč, l’hĂ©breu emploie کַځڜ (ĆĄal) — un verbe dont les consonnes n’ont rien de commun avec les nĂŽtres.

Ce que cette divergence indique. Il s’agit de la mĂȘme scĂšne, de la mĂȘme injonction, du mĂȘme objet — les sandales que le prophĂšte doit ĂŽter devant le lieu saint. Si les deux langues disposaient d’un hĂ©ritage commun pour ce verbe, on l’attendrait ici plus que partout ailleurs. Or l’hĂ©breu recourt Ă  un tout autre mot. Et la racine Űź-ل-Űč, qui n’apparaĂźt qu’une seule fois dans le Coran, semble bien n’avoir pas de cognat hĂ©braĂŻque.

Cette configuration — prĂ©sence en arabe, absence en hĂ©breu, attestation ancienne en Ă©gyptien — est celle-lĂ  mĂȘme que nous avons rencontrĂ©e ailleurs, et elle appelle la mĂȘme explication : non pas un hĂ©ritage sĂ©mitique commun, qui aurait laissĂ© des traces en hĂ©breu, mais une transmission depuis le voisin Ă©gyptien, oĂč la racine est attestĂ©e deux millĂ©naires plus tĂŽt.

Une rĂ©serve doit toutefois ĂȘtre formulĂ©e. On signale, en harari ancien — langue Ă©thio-sĂ©mitique —, une racine de mĂȘmes consonnes portant le sens de « parler, converser, bavarder ». L’Ă©cart sĂ©mantique est tel qu’il vaut mieux y voir une homonymie qu’un cognat : rien ne relie l’action de bavarder Ă  celle de faire sortir. Nous le mentionnons par souci d’exhaustivitĂ©, sans en tirer argument.

âž»

IX. Une convergence remarquable — le divorce

Un dernier point mĂ©rite d’ĂȘtre isolĂ©, car il porte sur un emploi trĂšs particulier. L’Ă©gyptien đ“†Œđ“„żđ“‚đ“‚Ą signifie, parmi ses acceptions, divorcer et abandonner quelqu’un. Or l’arabe a fait de cette mĂȘme racine un terme juridique prĂ©cis :

ŰźÙÙ„Ù’Űč (áž«ulÊż) — le divorce demandĂ© par l’Ă©pouse, moyennant une indemnitĂ© versĂ©e au mari en dĂ©dommagement.

Le mot n’est pas un synonyme banal de « rĂ©pudiation » : il dĂ©signe, dans le droit musulman, une procĂ©dure spĂ©cifique et nommĂ©e. Que deux langues distantes de deux millĂ©naires emploient la mĂȘme racine pour cet acte prĂ©cis, et non pour le mariage ou pour d’autres rapports familiaux, n’est pas un effet du hasard.

La logique de l’image. Le rapprochement s’Ă©claire dĂšs qu’on revient au noyau de la racine. Se marier, en arabe comme en Ă©gyptien, c’est se lier ; divorcer, c’est se dĂ©faire de ses liens — l’une des acceptions premiĂšres de đ“†Œđ“„żđ“‚đ“‚Ą. Et l’image est celle du vĂȘtement : le Coran emploie ailleurs cette mĂ©taphore pour les conjoints, « ils sont un vĂȘtement pour vous et vous ĂȘtes un vĂȘtement pour elles ». Ôter un vĂȘtement et rompre un lien conjugal relĂšvent alors du mĂȘme geste — celui que la racine nomme depuis l’Égypte pharaonique.

âž»

Conclusion

Nous Ă©tions partis d’un verbe qui semblait Ă©parpillĂ© en une dizaine de sens sans rapport : jeter, quitter, ĂŽter, expulser, envoyer, uriner, divorcer. L’analyse de la graphie a montrĂ© qu’il n’en Ă©tait rien. Une seule sĂ©quence, áž«-ȝ-Êż, et trois dĂ©terminatifs qui n’en modifient pas le sens mais en prĂ©cisent la modalitĂ© : l’avant-bras 𓂡 pour ce qui sort par la force, les jambes đ“‚» pour ce qui sort en se dĂ©plaçant, le signe de l’excrĂ©tion đ“‚ș pour ce qui sort du corps. Le scribe Ă©gyptien ne disposait pas de trois mots ; il en avait un, qui nomme l’acte de faire sortir.

Les trois corpus le confirment, chacun dans son registre : les Textes des Pyramides, oĂč le roi envoie des messages ; le Dialogue d’un homme avec son ba, oĂč l’on est jetĂ© au feu et abandonnĂ© sur les hauteurs ; le Papyrus de Kahun, oĂč l’on nomme les Ă©coulements du corps. Trois genres, trois publics, une racine.

L’arabe Űź-ل-Űč en a hĂ©ritĂ© le noyau intact — ŰźÙŽÙ„ÙŽŰčَ (áž«alaÊża) : ĂŽter un vĂȘtement, arracher, dĂ©raciner, rĂ©pudier —, et la correspondance est directe, consonne pour consonne, sans permutation : đ“†Œ rĂ©pond Ă  Űź, la valeur liquide de 𓄿 rĂ©pond Ă  ل, et 𓂝 rĂ©pond Ă  Űč. Le copte ⳉâȱâȱâȗ, avec son lambda, en apporte la confirmation depuis l’intĂ©rieur mĂȘme de la langue Ă©gyptienne.

Reste ce qui donne Ă  ce dossier sa nettetĂ© singuliĂšre. La racine ne figure qu’une fois dans le Coran, et c’est au moment oĂč MoĂŻse s’entend ordonner d’ĂŽter ses sandales devant le Buisson. Au mĂȘme instant du rĂ©cit, l’hĂ©breu emploie un tout autre verbe. PrĂ©sence en arabe, absence en hĂ©breu, attestation Ă©gyptienne deux millĂ©naires plus tĂŽt : la configuration dĂ©signe d’elle-mĂȘme le sens de la transmission.

Et lorsque le droit musulman nomme ŰźÙÙ„Ù’Űč (áž«ulÊż) le divorce demandĂ© par l’Ă©pouse, il reconduit sans le savoir la plus ancienne des images portĂ©es par cette racine : celle du lien dont on se dĂ©fait, du vĂȘtement que l’on ĂŽte — đ“†Œđ“„żđ“‚đ“‚Ą, se libĂ©rer de ses liens.

𓅝𓏏𓏭𓅆𓇋𓈎𓂋𓏝  ážŽáž„wty Ă­ážłr — Djehouty L’Excellent

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