𓆓𓈖𓎛𓆃  ḏnḥ / djénèḥ

L’aile — et ce qui s’incline

De l’organe du vol au fléau de la balance — la racine ḏ-n-ḥ

Égyptien pharaonique · Démotique · Copte · Arabe · Langues Mandé

Sous les auspices de ט – טית – Thốth – Θώθ – Ἑρμῆς ὁ Τρισμέγιστος ! إدريس – Idriss (دَرَسَ darasa – يَدْرُسُ yadrusu – اُدْرُسْ udrus ! — enseigner, apprendre) – חֲנוֹךְ – Ḥănōkh (חנך Hanak — établir, instruire) – 𓏏𓅝𓏭𓀭 (Ḏḥwty) – דַּעַת / Daāth

ḥr n(y) W m bjk.w · ḏnḥ.w W m Ȝpdw
« le visage d’Ounas est pareil à (celui) des faucons, les ailes d’Ounas sont pareilles à (celles) des oiseaux »
Textes des Pyramides d’Ounas, antichambre, W/A/N, col. 3-6, Spruch {32}, §461 a-c. Trad. M. Claude Carrier, pp. 166-167, édit. CYBELE 2009.

جَاعِلِ ٱلْمَلَٰٓئِكَةِ رُسُلًا أُو۟لِىٓ أَجْنِحَةٍۢ مَّثْنَىٰ وَثُلَٰثَ وَرُبَٰعَ
Jāʿili l-malāʾikati rusulan ʾūlī ʾajniḥatin mathnā wa thulātha wa rubāʿa
« Lui qui prend pour messagers des anges dotés de deux, de trois, de quatre ailes. »
Sourate 35, فاطر / Al-Fāṭir, verset 1. Trad. M. Maurice Gloton, p. 434, Albouraq 2018.

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Introduction — l’aile, le côté, l’inclinaison

Le mot 𓆓𓈖𓎛𓆃 (lire ḏnḥ / djénèḥ) désigne, dans la langue des pharaons, l’aile — celle des oiseaux, du scarabée, des dieux et des êtres fabuleux. Mais il ne s’arrête pas là. Le même vocable nomme aussi la jambe et la partie supérieure de la patte arrière, ainsi que la hampe de la plume. Autrement dit : les extrémités du corps, ce qui s’étend de part et d’autre du tronc.

Cette amplitude explique le destin sémantique de la racine en arabe. ج-ن-ح (j-n-ḥ) y donne جَنَاح (janāḥ), l’aile, mais aussi l’épaule, le bras, la main, le côté, le bord ; puis جِنْح (jinḥ), le flanc, l’abri, la protection — être « sous l’aile » de quelqu’un ; puis le verbe جَنَحَ (janaḥa), s’incliner, pencher vers ; et enfin, dans la conscience de la langue, جُنَاح (junāḥ), le tort, le grief, la faute — car celui qui penche s’écarte de la droiture, ce dernier degré ayant toutefois une histoire que nous discuterons. Une seule racine, et tout un trajet : de l’organe du vol au vocabulaire du droit.

Nous soutiendrons deux thèses. La première, lexicographique : cette racine arabe, employée trente-quatre fois dans le Coran, remonte à l’égyptien pharaonique. La seconde, et c’est l’argument décisif : cette racine n’existe pas en hébreu, qui nomme l’aile tout autrement. Une racine présente en égyptien et en arabe, absente de l’hébreu — la configuration est trop rare pour être indifférente, et nous verrons ce qu’elle implique.

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I. Correspondances phonétiques inter-langues

Égyptien Arabe
𓆓 (ḏ / dj) ج (jīm)
𓈖 (n) ن (nūn)
𓎛 (ḥ) ح (Ḥāʾ)

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II. Phonèmes de l’égyptien pharaonique

2.1  𓆓 — Le cobra (ḏ)

Phonogramme pour ḏ (logogramme du cobra, ḏt). Valeur phonétique ḏ / dj / ṯ / tch / d.

Copte : ϫ (ḏanḏia) — Hébreu : גּ / ג (Guimèl) ou צ (Tsadei) / ץ (Tsadei sofit) — Arabe : ض (ḍād) ou ج (jīm).

Sémitiques : ṣ, z, ḍ, ḏ.

2.2  𓈖 — Le filet d’eau (n)

Occlusive apico-dentale.

Copte : Ⲛ / ⲛ (nē) [n] · Ⲙ / ⲙ (mē) [m] · Ⲣ / ⲣ (rō) [r] — Hébreu : נ (Nun) — Arabe : ن (nūn).

Sémitiques : n, l.

2.3  𓎛 — La mèche de lin tressé (ḥ)

Valeur phonétique ḥ / h, fricative pharyngale sourde.

Copte : ϩ (hori) [h, ħ] · Ⳉ (kha) — Hébreu : ח (ḥet), ה (hé) — Arabe : ح (Ḥāʾ), et dans de rares cas ע / ع (ʿayn), fricative pharyngale sonore /ʕ/.

Sémitiques : ẖ, ḫ, ḥ, ˀ, ʿ.

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III. Déterminatifs hiéroglyphiques

𓆃 L’aile — idéogramme et déterminatif de l’aile et du vol.

𓅘 La pintade nubienne (nḥ) — déterminatif alternatif du même mot.

𓂾 La jambe pliée — idéogramme de la jambe, du genou, du pied, de la patte ; déterminatif des actions accomplies par ces parties du corps.

𓂡 L’avant-bras tenant un bâton — déterminatif de tout acte ou effort, d’examiner, d’être fort.

𓄹 Le morceau de chair — déterminatif de la chair, de la viande, des membres et parties du corps.

Ce que révèle le jeu des déterminatifs. Une même séquence consonantique, ḏ-n-ḥ, reçoit tantôt l’aile 𓆃, tantôt la jambe pliée 𓂾, tantôt le morceau de chair 𓄹. Le scribe ne change pas de mot : il précise de quelle extrémité il parle. La racine ne désigne donc pas l’aile en tant qu’organe du vol, mais ce qui se déploie de part et d’autre du corps — aile, bras, jambe, hampe de plume. C’est cette abstraction première qui rendra possible tout le développement arabe.

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IV. Vocables de l’égyptien pharaonique

𓆓𓈖𓎛𓆃 ou 𓆓𓈖𓎛𓅘 (lire ḏnḥ / djénèḥ) — nom : aile (d’oiseaux, d’un scarabée, d’un dieu, d’êtres fabuleux). Wörterbuch der ägyptischen Sprache, V, 577,6 – 578,7 (Flügel).

𓂧𓈖𓎛𓆃 (lire dnḥ / dénèḥ) — nom : aile. Duel : 𓂧𓈖𓎛𓏭𓅱 (dnḥwy / dénèḥouy), « les deux ailes ».

𓆓𓈖𓎛𓂾 (lire ḏnḥ) — nom : jambe, ou partie de la jambe ; partie supérieure de la patte arrière d’un animal. Wörterbuch, V, 578,11 (Bein oder Teil desselben).

𓆓𓈖𓎛𓄹 (lire ḏnḥ) — nom : hampe, nervure de plume.

𓂧𓈖𓎛𓆃𓂡 (lire dnḥ) — verbe : saisir les ailes (d’un oiseau). Au figuré, se dit des ennemis vaincus : les anciens Égyptiens leur attachaient les bras derrière le dos, comme on croise et lie les ailes d’un volatile.

Une alternance graphique régulière. Les deux phonèmes 𓆓 (ḏ) et 𓂧 (d) étaient interchangeables au Moyen Empire. C’est pourquoi la même racine s’écrit indifféremment ḏnḥ ou dnḥ. Ce détail importe pour la suite : l’arabe ج (jīm) répond au 𓆓 égyptien, tandis que le copte conserve les deux voies — ϫ d’un côté, ⲧ de l’autre.

On notera enfin la métaphore du verbe : saisir les ailes se dit de l’ennemi vaincu, bras liés dans le dos. Le bras humain et l’aile de l’oiseau y sont si bien identifiés que le geste de l’un décrit le sort de l’autre.

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V. Démotique et copte

5.1  Démotique

Tnḥ — aile.  ·  ḏnḥ — bras.

Les deux acceptions se maintiennent, et l’alternance des initiales aussi.

5.2  Copte — deux filiations distinctes

Le copte présente ici un cas instructif, que la lexicographie étymologique permet de démêler : deux séries de formes coexistent, qui ne remontent pas à la même source.

La descendance directe — les formes en ⲧ-

ⲧⲉⲛϩ (bohaïrique), ⲧⲉϩⲉⲛ (fayoumique), ⲧⲏⲛϩ (sahidique et fayoumique), ⲧϩⲛ (akhmimique) — nom : aile (d’anges, d’oiseaux).

C’est cette série qui continue directement l’égyptien 𓆓𓈖𓎛𓆃 (ḏnḥ) : Vycichl pose l’équation explicite ḏnḥ « aile » = ⲧⲛϩ (sahidique).

Un emprunt tardif — les formes en ϫ-

ϫⲛⲁϩ (sahidique), ϭⲛⲁϩ (bohaïrique) — nom : bras, avant-bras, aile ; au figuré effort, force. Pluriel ϫⲛⲁⲩϩ / ϭⲛⲁⲩϩ.

ϫⲓ ⲛϫⲛⲁϩ — locution : « employer la force », littéralement prendre par le bras.

ⲙⲟⲩⲣ-ϫⲛⲁϩ (sahidique), ⲙⲁⲣ-ϭⲛⲁϩ (bohaïrique) — littéralement « attaché à l’épaule » : le scapulaire.

Une rectification nécessaire. On serait tenté de voir dans ϫⲛⲁϩ la continuation directe de l’égyptien. Vycichl établit qu’il n’en est rien : cette forme serait un emprunt à l’arabe moderne, plus précisément à la prononciation cairote gināḥ, dont le copte a maintenu la palatalisation du groupe gi et la voyelle longue de la seconde syllabe. Le mouvement est donc inverse de celui qu’on attendrait : ce n’est pas l’égyptien qui donne ici au copte, c’est l’arabe qui lui rend un mot dont il avait lui-même hérité. Nous le signalons par exactitude — cela ne retire rien à la filiation pharaonique, que la série en ⲧ- atteste sans détour.

Werner Vycichl, Dictionnaire étymologique de la langue copte, Leuven, Peeters, 1983, entrée ϫⲛⲁϩ.

Valeurs phonétiques coptes mobilisées : Ⲧ [t, d] · Ⲉ [e] · Ⲁ [a, ʕ, ʔ] · Ⲛ [n] · ϩ [h] · Ⲏ [eː, ɛː, i] · ϫ [d͡ʒ, g] · ϭ [q, t͡ʃ] · Ⲙ [m] · Ⲟ [o] · Ⲣ [r].

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VI. La descendance arabe — ج-ن-ح

La racine arabe se lit, de droite à gauche, ج (jīm) — ن (nūn) — ح (Ḥāʾ). Elle déploie, à partir de l’aile, tout un éventail que l’égyptien portait déjà en germe.

جَنَحَ / يَجْنَحُ (janaḥa / yajnaḥu) — verbe, forme I : incliner, avoir une inclination pour, se pencher vers, se voûter ; commettre un délit ; casser l’aile de.

جَنَّحَ / يُجَنِّحُ (jannaḥa / yujanniḥu) — verbe, forme II : incliner à, se pencher vers ; incriminer, inculper.

جَنَاح (janāḥ) — nom : aile (d’oiseau, de bâtiment), épaule, bras, main, côté, bord, refuge, protection. La lexicographie relève quatre acceptions principales : le bras de l’homme, l’aisselle, l’aile des oiseaux et des insectes, et la nageoire du poisson. Pluriel أَجْنِحَة (ʾajniḥa).

جِنْح (jinḥ) — nom : côté, flanc, ombre, abri, protection — être sous l’aile protectrice de quelqu’un, à l’abri de, sous l’ombre de.

جنْح (jnḥ) — nom : partie latérale, côté, limite extérieure d’une chose.

جُنْح (junḥ) — nom : obscurité, nuit, partie de la nuit.

جُنَاح (junāḥ) — nom : transgression, tort, blâme, faute, délit, méfait, crime.

6.1  La chaîne sémantique

L’éventail paraît disparate ; il ne l’est pas. On peut en restituer l’enchaînement, degré par degré :

1. L’aile جَنَاح — l’organe qui se déploie de part et d’autre du corps.

2. Le côté, le flanc, le bord جنْح — puisque l’aile est ce qui borde, ce qui est latéral.

3. L’abri, la protection جِنْح — car l’oiseau couvre les siens de son aile ; « prendre sous son aile » est encore notre expression.

4. L’inclinaison جَنَحَ — puisque l’aile bat, penche, se rabat d’un côté.

5. L’écart, la faute جُنَاح — car pencher, c’est dévier ; et dévier de la droiture, c’est faillir.

Du geste au droit. Ce dernier degré mérite qu’on s’y arrête. Dans la conscience de la langue, le mot du tort ne procède pas d’une notion morale abstraite : il procède d’un geste corporel, celui de pencher. La faute y est d’abord une inclinaison — un écart par rapport à l’axe. Toute la métaphore juridique de la « droiture » et de la « déviation » se trouve ainsi contenue dans le nom de l’aile. Nous verrons plus loin que l’histoire de ce cinquième degré est discutée, et qu’il pourrait s’agir d’une réanalyse — ce qui ne retire rien à sa cohérence pour qui parle la langue.

Un point demande ici d’être posé avec exactitude. Le terme جُنَاح (junāḥ) — la transgression, le tort, le grief — a fait l’objet d’une seconde explication : on l’a rapproché du moyen-perse, langue iranienne de l’empire sassanide, dont le persan moderne گناه (gonâh), « péché », serait le continuateur. Une part de la lexicographie tient ainsi junāḥ « faute » pour un emprunt iranien distinct, homonyme de janāḥ « aile » sans lui être apparenté.

Deux dossiers à ne pas confondre. Il importe de séparer ce qui relève de deux questions différentes. L’origine de جَنَاح (janāḥ, l’aile) est celle que nous traitons ici, et la lexicographie comparée la rattache à l’égyptien : sur ce point, notre démonstration ne dépend en rien du sort de junāḥ. L’origine de جُنَاح (junāḥ, la faute) est un dossier distinct, où l’hypothèse iranienne dispose d’un argument réel — l’existence attestée du persan gonâh.

Deux lectures restent alors possibles, et nous ne prétendons pas trancher. Ou bien junāḥ est un emprunt iranien que l’arabe a secondairement rattaché, par ressemblance, à la racine de l’aile — la chaîne inclinaison → écart → faute serait alors une réanalyse a posteriori, ce qui n’ôte rien à sa cohérence dans la langue. Ou bien le sens de la faute procède bien de celui de l’inclinaison, le persan n’étant qu’une rencontre. La seconde lecture est séduisante ; la première est mieux étayée. Nous les laissons l’une et l’autre au dossier.

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VII. Le silence de l’hébreu — l’argument décisif

Voici le point sur lequel repose notre démonstration. Du côté de l’hébreu, et dans tout l’Ancien Testament, cette racine est introuvable. La langue nomme l’aile par de tout autres mots : כָּנָף (kanaph), ou encore אֶברָה (ʾebrah). Il n’existe pas de cognat hébraïque de l’arabe ج-ن-ح : c’est la racine elle-même qui fait défaut, et non seulement tel ou tel de ses emplois.

Le seul autre témoin est le maltais, qui dit ġewnaḥ pour l’aile. Mais le maltais n’est « sémitique » que parce qu’il est d’origine arabe : son témoignage n’ajoute rien, il ne fait que redire l’arabe.

7.1  Ce que l’hébreu dit à la place — la racine כ-נ-פ

Le mot que l’hébreu emploie n’est pas un mot quelconque : כָּנָף (kanaph) remonte au proto-sémitique *kanap-, et il possède des cognats dans toute la famille — akkadien kappum « aile, branche », guèze ክንፍ (kənf) « aile, nageoire », amharique ክንፍ (kənf) « aile », et arabe كَنَف (kanaf) « aile, côté, giron ».

Son champ de sens, du reste, recouvre exactement celui de جَنَاح : aile, extrémité, bord, bordure, coin, pan de vêtement, quartier de la terre, pinacle d’un bâtiment.

Le déplacement de la question. Ce constat oblige à reformuler le problème, et à l’aiguiser. Toutes les langues sémitiques — l’arabe compris — ont hérité du proto-sémitique *kanap- pour dire l’aile. La question n’est donc pas « pourquoi l’hébreu ignore-t-il ج-ن-ح ? », mais : pourquoi l’arabe possède-t-il, en plus, une seconde racine pour une notion qu’il nommait déjà ? Une langue n’invente pas sans raison un doublet pour un mot aussi élémentaire que l’aile. L’apport d’un voisin prestigieux l’explique ; une innovation interne, beaucoup moins bien.

7.2  L’état de la question dans la lexicographie comparée

Ce raisonnement n’est pas le nôtre seulement. La lexicographie étymologique sémitique, prenant appui sur le Semitic Etymological Dictionary de A. Militarev et L. Kogan, formule le dossier en ces termes : l’origine de جَنَاح est tenue pour incertaine ; il n’existe aucun cognat sémitique qui ne soit soupçonné d’être lui-même emprunté à l’arabe ; et le mot est jugé vraisemblablement apparenté à l’égyptien ḏnḥ — soit par héritage, soit par emprunt.

A. Militarev et L. Kogan, Semitic Etymological Dictionary, Münster, Ugarit-Verlag, 2000-2005, pp. 80-81. Voir également H. Wehr, Arabisches Wörterbuch für die Schriftsprache der Gegenwart, 5e éd., Wiesbaden, Harrassowitz, p. 166.

Trois acquis. Cette formulation nous donne trois choses. D’abord, l’absence en sémitique n’est plus une affirmation à prendre sur parole : elle est constatée par la lexicographie comparée, et la réserve sur les rares formes apparentées — « soupçonnées d’être empruntées à l’arabe » — vaut précisément pour le maltais que nous avons écarté. Ensuite, le rapprochement avec l’égyptien 𓆓𓈖𓎛 n’est pas une hypothèse marginale : c’est l’explication retenue. Enfin, l’alternative est posée dans les termes mêmes que nous avons distingués — héritage ou emprunt, cognat ou transmission.

Il nous reste alors une seule chose à faire, et c’est ce que la section suivante entreprend : montrer que, des deux branches de cette alternative, la seconde est la mieux fondée.

Pour le maltais : E. F. Sutcliffe, Grammar of the Maltese Language, Valetta, 1960, p. 48 (ġewnaḥ, pluriel ġwienaḥ), forme que l’on peut restituer en arabe classique comme *ǧawnaḥ, pluriel *ǧawāniḥ.

Une caution savante. Le rapprochement que nous soutenons n’est pas isolé. Dans son Dictionnaire étymologique de la langue copte, Werner Vycichl — l’autorité en matière d’étymologie copte — traite l’égyptien 𓆓𓈖𓎛 (ḏnḥ, « aile » et « jambe ou partie de la jambe ») et enchaîne directement : « Comparez l’arabe جناح ǧanāḥ ». Il juxtapose donc les deux formes dans une même entrée étymologique, et relève de surcroît que l’arabe couvre exactement le même éventail que l’égyptien — le bras de l’homme, l’aisselle, l’aile de l’oiseau, jusqu’à la nageoire du poisson. Autrement dit : la polysémie des extrémités, de part et d’autre.

7.3  Héritage ou emprunt ? — ce que l’absence permet de trancher

L’alternative posée par la lexicographie — héritage ou emprunt — se laisse départager, car les deux termes n’impliquent pas la même répartition du mot.

Si le mot relevait d’un fonds ancien partagé, on devrait en retrouver la trace, au moins par endroits, chez les autres langues sémitiques.

S’il a été emprunté à l’égyptien, on n’attend au contraire qu’une répartition étroite : la langue qui donne, celle qui reçoit, et rien entre les deux.

Or c’est exactement ce que l’on observe. L’hébreu dit l’aile כָּנָף (kanaph), l’araméen, l’akkadien et l’éthiopien ont chacun leur mot, et aucune de ces langues ne connaît ج-ن-ح. Le seul autre témoin, le maltais, la tient de l’arabe lui-même. L’absence n’est donc pas un silence : elle constitue une donnée positive, qui désigne l’emprunt.

Une réserve de méthode. L’hypothèse d’un fonds ancien commun à l’égyptien et aux langues sémitiques suppose une classification — dite chamito-sémitique, puis afro-asiatique — dont la reconstruction demeure bien moins assurée que celle du proto-sémitique, et dont le principe même a été contesté. Nous n’avons pas à trancher ce débat : notre argument ne repose pas sur cette classification, mais sur un fait de répartition que l’on peut constater indépendamment d’elle.

Reste à nommer justement ce dont il s’agit. On hérite d’un ancêtre, on emprunte à un voisin. Que l’arabe tienne جَنَاح de l’égyptien n’a rien qui doive gêner : l’Égypte fut, deux millénaires durant, la puissance scribale du voisinage immédiat, et qu’une langue laisse des mots à celles qui la bordent est l’ordinaire de l’histoire, non l’exception.

Une dernière remarque. Le nom d’une partie du corps ne s’emprunte pas aisément — nous l’avons rappelé à propos des langues Mandé. Mais ḏnḥ n’est pas seulement un nom de membre : c’est le mot de l’aile, attribut qui, dans la culture pharaonique, appartient d’abord aux dieux, aux âmes et aux rois en vol. Un vocable de cette portée circule avec les représentations qu’il porte.

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VIII. Attestations pharaoniques

La racine se lit dans les Textes des Pyramides, les plus anciens textes religieux de l’humanité, dans les tombes d’Ounas 𓃹𓈖𓇋𓋴 (−2375 / −2345, Ve dynastie) et de Téti 𓏏𓏏𓇋 (−2345 / −2323, VIe dynastie). Le pluriel ḏnḥ.w y désigne les ailes, le singulier ḏnḥ l’aile.

8.1  L’envol du roi — Pyramide d’Ounas

pry rf W r p.t ḫr=k Rʿ
ḥr n(y ) W m bjk.w
ḏnḥ.w W m Ȝpdw
ʿn.wt=f m wḫȜ.w Ḏw-f.t
n mdw~n W r tȜ ḫr rmṯ
n ḫb-n=t(w )=f r p.t
ḫr nṯr.w
dr~n W mdw=f sk~n W jr jʿnp.t
spȜ~n Wp-wȜ.wt W r p.t m-m sn.w=f nṯr.w
jṯ~n W ʿ.w m smn
ḥw~n W ḏnḥ m ḏr.t
pȜ pȜ rmṯ pȜ(w ) W r=j m-ʿ=ṯn

« Qu’Ounas s’élève donc au ciel auprès de toi Rê, (car) le visage d’Ounas est pareil à (celui) des faucons, les ailes d’Ounas sont pareilles à (celles) des oiseaux, ses serres sont pareilles aux crochets à venin de l’animal du « Mont Vipère » ! (Comme) Ounas ne peut parler sur terre auprès des hommes, il ne peut être accusé au ciel auprès des dieux (car) Ounas a écarté le propos le concernant qu’Ounas a détruit pour monter au ciel ! (Si) Oupouaout a fait s’envoler Ounas vers le ciel parmi ses frères les dieux, c’est qu’Ounas s’est servi de (ses) mains comme une oie-sémen (et) qu’Ounas a battu de l’aile comme un Milan ! Vole, vole homme ! Qu’Ounas s’envole vers moi en votre compagnie ! »

Textes de la Pyramide d’Ounas, antichambre, localisation W/A/N, colonnes 3 à 6, Spruch {32}, §461 a à 463 d. Textes des Pyramides de l’Égypte Ancienne, Tome 1, Textes des Pyramides d’Ounas et de Téti. Translittération et traduction de M. Claude Carrier, édit. CYBELE 2009. Pages 166-167.

Les deux derniers vers méritent qu’on s’y arrête, car ils sont bâtis en strict parallèle :
  — jṯ~n W ʿ.w m smn : « Ounas s’est servi de ses bras (ʿ.w) comme une oie-sémen » ;
  — ḥw~n W ḏnḥ m ḏr.t : « Ounas a battu de l’aile (ḏnḥ) comme un Milan ».
Le texte apparie donc lui-même, dans un même mouvement, le membre humain et l’aile de l’oiseau : au bras du roi répond l’aile du volatile, à l’oie répond le milan. L’équivalence que le lexique établissait entre ḏnḥ « aile » et ḏnḥ « bras, jambe » se trouve ici mise en acte par la composition même du passage.

Le milan n’est pas un oiseau quelconque. Le mot rendu ici par « Milan » est ḏrt — les dictionnaires hiéroglyphiques donnent la forme pleine ḏryt « milan », et citent pour cette graphie brève la référence Pyr. 463c, c’est-à-dire notre vers même. Or le duel ḏrty, « les Deux Milans », désigne Isis et Nephthys ; et l’expression ḏrt wrt / ḏrt nḏst, « le Grand Milan et le Petit Milan », nomme ces deux déesses telles que les représentaient, aux funérailles, deux pleureuses.

La comparaison n’a donc rien d’ornemental. En battant de l’aile « comme un milan », le roi défunt prend le vol de l’oiseau qui incarne les deux déesses du deuil, celles-là mêmes qui veillent le mort et le rassemblent. L’aile, ici, n’est pas seulement l’organe du vol : elle est le moyen du passage funéraire.

8.2  L’aile de Thot comme passage — Pyramide d’Ounas

d(w )=f sw
tp ḏnḥ n(y) Ḏḥwty
swt ḏȜ(w )=f W jr gs pf

« Quant à toi, (si) tu ne traverses pas Ounas, il sautera (et) il se placera sur l’aile de Thot (car) c’est lui qui traversera Ounas jusqu’à ce côté-là ! »

Textes de la Pyramide d’Ounas, antichambre, localisation W/A/S, colonnes 39-40, Spruch {270}, §387 b à 387 c. Textes des Pyramides de l’Égypte Ancienne, Tome 1, Textes des Pyramides d’Ounas et de Téti. Translittération et traduction de M. Claude Carrier, édit. CYBELE 2009. Pages 142-143.

8.3  La traversée des dieux — Pyramide de Téti

sṯp jr.t Ḥr ḫr(w ) m pf gs n(y) Mr NḫȜ
ḫr(=w ) tp ḏnḥ n(y) Ḏḥwty m pf gs n(y) Mr NḫȜ
nṯr.w jpw ḏȜȜw tp ḏnḥ Ḏḥwty
jr pf gs n(y) Mr NḫȜ jr gs jȜbt(y) n(y) p.t
jr md.t ḫft Stš ḥr jr.t tw n(y).t Ḥr
ḏȜ(w ) T
ḥnʿ=ṯn tp ḏnḥ Ḏḥwty
jr pf gs n(y) Mr NḫȜ jr gs jȜbt(y) n(y) p.t

« …c’est que l’Œil de Horus a sauté en l’air sur ce côté-là du Canal sinueux (alors qu’) il est tombé sur l’aile de Thot sur ce côté-là du Canal sinueux ! Ces dieux qui traversent sur l’aile de Thot vers ce côté-là du Canal sinueux, vers le côté oriental du ciel, pour parler contre Seth au sujet de cet Œil de Horus, Téti veut traverser avec vous sur l’aile de Thot vers ce côté-là du Canal sinueux, vers le côté oriental du ciel ! »

Textes de la Pyramide de Téti, passage entre la chambre funéraire et l’antichambre, localisation T/F-N, colonnes 2 à 5, Spruch {359}, §594 b à 596 b. Textes des Pyramides de l’Égypte Ancienne, Tome 1, Textes des Pyramides d’Ounas et de Téti. Translittération et traduction de M. Claude Carrier, édit. CYBELE 2009. Pages 274-275.

On remarquera la solidarité des deux mots dans ce passage : l’aile (ḏnḥ) et le côté (gs) y reviennent ensemble, comme si l’une servait à gagner l’autre. C’est précisément le glissement que l’arabe accomplira dans son lexique, où جنْح nomme à la fois l’aile et le côté.

8.4  Les deux ailes du ressuscité — Pyramide de Téti

ʿḥʿ
j-dr tȜ=k wḫȜ ḫmw.w=k ṯs ṯw
ḫns(w )=k m ʿb Ȝḫ.w
dnḥ.wy=k m bjk sjšj=k m sbȜ

« Debout ! Écarte la terre ! Enlève ta poussière ! Dresse-toi (afin) que tu puisses voyager en compagnie des Bienheureux (car) tes deux ailes sont (celles d’) un faucon (et) ton éclat est (celui d’) une étoile ! »

Textes de la Pyramide de Téti, passage entre l’antichambre et le serdab, localisation T/A-S/S, colonnes 19 à 20, Spruch {419}, §747 b à 748 b. Textes des Pyramides de l’Égypte Ancienne, Tome 1, Textes des Pyramides d’Ounas et de Téti. Translittération et traduction de M. Claude Carrier, édit. CYBELE 2009. Pages 368-369.

C’est ici la forme duelle dnḥ.wy qui apparaît — « tes deux ailes » —, avec l’initiale 𓂧 (d) et non 𓆓 (ḏ), illustrant l’alternance signalée plus haut.

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IX. Attestations coraniques

La racine ج-ن-ح figure trente-quatre fois dans le corpus coranique, où elle prend en charge toutes les acceptions que nous avons dégagées : ailes, protection, inclination, aisselle ou bras, épaule, main, côté, bord, grief, tort ou blâme. Nous les présentons ici classées par valeur.

9.1  Les ailes

وَمَا مِن دَآبَّةٍۢ فِى ٱلْأَرْضِ وَلَا طَٰٓئِرٍۢ يَطِيرُ بِجَنَاحَيْهِ إِلَّآ أُمَمٌ أَمْثَالُكُم ۚ مَّا فَرَّطْنَا فِى ٱلْكِتَٰبِ مِن شَىْءٍۢ ۚ ثُمَّ إِلَىٰ رَبِّهِمْ يُحْشَرُونَ
Wa mā min dābbatin fī l-ʾarḍi wa lā ṭāʾirin yaṭīru bi-janāḥayhi ʾillā ʾumamun ʾamthālukum, mā farraṭnā fī l-kitābi min shayʾin, thumma ʾilā rabbihim yuḥsharūna

« Aucune bête sur terre, ni volant de ses deux ailes, qui ne constitue des communautés semblables aux vôtres. Nous n’avons omis aucune chose dans l’Écriture. Puis ils seront réunis auprès de leur Enseigneur. »

Sourate 6, الأنعام / Al-Anʿām / Les Bestiaux, verset 38, p. 132, essai de traduction et annotations par M. Maurice Gloton, édition bilingue Arabe-Français, éditions Albouraq 2018.

وَٱخْفِضْ لَهُمَا جَنَاحَ ٱلذُّلِّ مِنَ ٱلرَّحْمَةِ وَقُل رَّبِّ ٱرْحَمْهُمَا كَمَا رَبَّيَانِى صَغِيرًۭا
Wa-khfiḍ lahumā janāḥa dh-dhulli mina r-raḥmati wa qul rabbi rḥamhumā kamā rabbayānī ṣaghīran

« Et par amour rayonnant, incline vers eux l’aile de l’humilité et dis : « Mon Enseigneur, fais rayonner Ton Amour sur eux comme ils l’ont fait en m’élevant tout petit ! » »

Sourate 17, الإسراء / Al-Isrāʾ / Le Voyage nocturne, verset 24, p. 284, essai de traduction et annotations par M. Maurice Gloton, édition bilingue Arabe-Français, éditions Albouraq 2018.

ٱلْحَمْدُ لِلَّهِ فَاطِرِ ٱلسَّمَٰوَٰتِ وَٱلْأَرْضِ جَاعِلِ ٱلْمَلَٰٓئِكَةِ رُسُلًا أُو۟لِىٓ أَجْنِحَةٍۢ مَّثْنَىٰ وَثُلَٰثَ وَرُبَٰعَ ۚ يَزِيدُ فِى ٱلْخَلْقِ مَا يَشَآءُ ۚ إِنَّ ٱللَّهَ عَلَىٰ كُلِّ شَىْءٍۢ قَدِيرٌۭ
Al-ḥamdu lillāhi fāṭiri s-samāwāti wa-l-ʾarḍi jāʿili l-malāʾikati rusulan ʾūlī ʾajniḥatin mathnā wa thulātha wa rubāʿa, yazīdu fī l-khalqi mā yashāʾu, ʾinna llāha ʿalā kulli shayʾin qadīrun

« À Allâh la Louange, le Différenciateur originel des cieux et de la terre, Lui qui prend pour messagers des anges dotés de deux, de trois, de quatre ailes. Il ajoute ce qu’Il veut dans la Création. Vraiment, Allâh, Puissant sur toute chose ! »

Sourate 35, فاطر / Al-Fāṭir / Différenciateur originel, verset 1, p. 434, essai de traduction et annotations par M. Maurice Gloton, édition bilingue Arabe-Français, éditions Albouraq 2018.

9.2  La protection

لَا تَمُدَّنَّ عَيْنَيْكَ إِلَىٰ مَا مَتَّعْنَا بِهِۦٓ أَزْوَٰجًۭا مِّنْهُمْ وَلَا تَحْزَنْ عَلَيْهِمْ وَٱخْفِضْ جَنَاحَكَ لِلْمُؤْمِنِينَ
Lā tamuddanna ʿaynayka ʾilā mā mattaʿnā bihi ʾazwājan minhum wa lā taḥzan ʿalayhim wa-khfiḍ janāḥaka li-l-muʾminīna

« Ne porte pas ton regard avec envie vers ce que Nous avons accordé à certains couples d’entre eux, et ne t’afflige pas à cause d’eux, et prends sous ta protection ceux qui mettent en œuvre le Dépôt confié ! »

Sourate 15, الحجر / Al-Ḥijr, verset 88, p. 266, essai de traduction et annotations par M. Maurice Gloton, édition bilingue Arabe-Français, éditions Albouraq 2018.

وَٱخْفِضْ جَنَاحَكَ لِمَنِ ٱتَّبَعَكَ مِنَ ٱلْمُؤْمِنِينَ
Wa-khfiḍ janāḥaka limani ttabaʿaka mina l-muʾminīna

« Prends sous ta protection qui te suit parmi ceux qui mettent en œuvre le Dépôt confié. »

Sourate 26, الشعراء / Aš-Šuʿarāʾ / Les Poètes, verset 215, p. 376, essai de traduction et annotations par M. Maurice Gloton, édition bilingue Arabe-Français, éditions Albouraq 2018.

L’expression est littéralement « abaisse ton aile » (ikhfiḍ janāḥaka) : l’image de l’oiseau qui recouvre les siens y est intacte, et c’est le traducteur qui la rend par « prendre sous sa protection ».

9.3  L’inclination

وَإِن جَنَحُوا۟ لِلسَّلْمِ فَٱجْنَحْ لَهَا وَتَوَكَّلْ عَلَى ٱللَّهِ ۚ إِنَّهُۥ هُوَ ٱلسَّمِيعُ ٱلْعَلِيمُ
Wa ʾin janaḥū li-s-salmi fa-jnaḥ lahā wa tawakkal ʿalā llāhi, ʾinnahu huwa s-samīʿu l-ʿalīmu

« Et s’ils ont de l’inclination pour la paix, aie toi aussi de l’inclination pour elle ! Et repose-toi sur Allâh ! Vraiment, Lui, l’Entendant, le Savant ! »

Sourate 8, الأنفال / Al-Anfāl / Le Butin, verset 61, p. 184, essai de traduction et annotations par M. Maurice Gloton, édition bilingue Arabe-Français, éditions Albouraq 2018.

9.4  Le bras, l’aisselle

وَٱضْمُمْ يَدَكَ إِلَىٰ جَنَاحِكَ تَخْرُجْ بَيْضَآءَ مِنْ غَيْرِ سُوٓءٍ ءَايَةً أُخْرَىٰ
Wa-ḍmum yadaka ʾilā janāḥika takhruj bayḍāʾa min ghayri sūʾin ʾāyatan ʾukhrā

« Et serre ta main sous ton bras, elle en sortira éclatante de blancheur sans dommage : autre Signe. »

Sourate 20, طه / Ṭā-hā, verset 22, p. 313, essai de traduction et annotations par M. Maurice Gloton, édition bilingue Arabe-Français, éditions Albouraq 2018.

Ce verset est d’une portée particulière pour notre propos : le mot de l’aile y désigne le bras d’un homme — exactement comme l’égyptien 𓆓𓈖𓎛 et le copte ϫⲛⲁϩ. L’arabe coranique conserve donc, intacte, la polysémie pharaonique.

9.5  Le grief, le tort

فَإِن طَلَّقَهَا فَلَا تَحِلُّ لَهُۥ مِنۢ بَعْدُ حَتَّىٰ تَنكِحَ زَوْجًا غَيْرَهُۥ ۗ فَإِن طَلَّقَهَا فَلَا جُنَاحَ عَلَيْهِمَآ أَن يَتَرَاجَعَآ إِن ظَنَّآ أَن يُقِيمَا حُدُودَ ٱللَّهِ ۗ وَتِلْكَ حُدُودُ ٱللَّهِ يُبَيِّنُهَا لِقَوْمٍۢ يَعْلَمُونَ
Fa-ʾin ṭallaqahā falā taḥillu lahu min baʿdu ḥattā tankiḥa zawjan ghayrahu, fa-ʾin ṭallaqahā falā junāḥa ʿalayhimā ʾan yatarājaʿā ʾin ẓannā ʾan yuqīmā ḥudūda llāhi, wa tilka ḥudūdu llāhi yubayyinuhā li-qawmin yaʿlamūna

« Alors, s’il l’a (ainsi) libérée, elle ne lui sera plus licite tant qu’elle n’aura pas épousé un autre conjoint, et que celui-ci ne l’aura pas libérée. Alors, s’ils reviennent ensemble, aucun grief contre eux s’ils sont convaincus de respecter les limites qu’Allâh a fixées. »

Sourate 2, البقرة / Al-Baqara / La Vache, verset 230, p. 36, essai de traduction et annotations par M. Maurice Gloton, édition bilingue Arabe-Français, éditions Albouraq 2018.

وَٱلَّذِينَ يُتَوَفَّوْنَ مِنكُمْ وَيَذَرُونَ أَزْوَٰجًۭا يَتَرَبَّصْنَ بِأَنفُسِهِنَّ أَرْبَعَةَ أَشْهُرٍۢ وَعَشْرًۭا ۖ فَإِذَا بَلَغْنَ أَجَلَهُنَّ فَلَا جُنَاحَ عَلَيْكُمْ فِيمَا فَعَلْنَ فِىٓ أَنفُسِهِنَّ بِٱلْمَعْرُوفِ ۗ وَٱللَّهُ بِمَا تَعْمَلُونَ خَبِيرٌۭ
Wa lladhīna yutawaffawna minkum wa yadharūna ʾazwājan yatarabbaṣna bi-ʾanfusihinna ʾarbaʿata ʾashhurin wa ʿashran, fa-ʾidhā balaghna ʾajalahunna falā junāḥa ʿalaykum fīmā faʿalna fī ʾanfusihinna bi-l-maʿrūfi, wa llāhu bimā taʿmalūna khabīrun

« Et que les conjointes de ceux qui, parmi vous, décèdent, s’observent bien pendant quatre mois et dix jours. Ainsi, quand elles ont atteint ce terme, alors nul grief contre vous sur la façon dont elles disposent d’elles-mêmes, d’une manière convenable. Allâh, Très-Informé de ce que vous faites. »

Sourate 2, البقرة / Al-Baqara / La Vache, verset 234, p. 38, essai de traduction et annotations par M. Maurice Gloton, édition bilingue Arabe-Français, éditions Albouraq 2018.

لَّيْسَ عَلَيْكُمْ جُنَاحٌ أَن تَدْخُلُوا۟ بُيُوتًا غَيْرَ مَسْكُونَةٍۢ فِيهَا مَتَٰعٌۭ لَّكُمْ ۚ وَٱللَّهُ يَعْلَمُ مَا تُبْدُونَ وَمَا تَكْتُمُونَ
Laysa ʿalaykum junāḥun ʾan tadkhulū buyūtan ghayra maskūnatin fīhā matāʿun lakum, wa llāhu yaʿlamu mā tubdūna wa mā taktumūna

« Aucun grief contre vous à entrer dans des demeures inhabitées dans lesquelles se trouve un bien utile qui vous appartient. Allâh sait ce que vous exposez et ce que vous cachez. »

Sourate 24, النور / An-Nūr / La Lumière, verset 29, p. 353, essai de traduction et annotations par M. Maurice Gloton, édition bilingue Arabe-Français, éditions Albouraq 2018.

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X. Échos dans les langues Mandé

L’égyptien 𓆓𓈖𓎛𓂾 nommait, du même mot que l’aile, la jambe et la patte. Les langues Mandé — soninké, maninka, bambara — présentent un ensemble de termes où se retrouvent, associées, l’idée du membre inférieur et celle de l’inclinaison.

10.1  Soninké

gùnú (nan) — verbe transitif : courber, faire fléchir.

gùnùndé — nom : l’action de faire courber.

10.2  Bambara

jèngè — verbe : pencher, incliner, dévier, boiter, ne pas être droit, ne pas être correct ni conforme à l’usage.

gɛ̀nɛn — nom : tibia.

gɛ̀nɛnkala (gɛ̀nɛn tibia + kàla tige, littéralement « tibia-tige ») — tibia, patte d’un oiseau.

Une convergence à trois termes. Le rapprochement mérite attention pour une raison précise : ces langues réunissent, comme l’égyptien et l’arabe, le membre et l’inclinaison. Le bambara gɛ̀nɛnkala nomme d’un seul mot le tibia de l’homme et la patte de l’oiseau — exactement le recouvrement que l’égyptien opérait entre l’aile et la jambe. Et jèngè, « pencher, dévier, ne pas être droit », recouvre le champ de l’arabe جَنَحَ (janaḥa), jusqu’au sens moral de ce qui n’est pas conforme.

Un point de méthode mérite d’être souligné. Ces termes ne sauraient être des emprunts aux langues sémitiques : ils sont proprement négro-africains. Les noms de parties du corps comptent parmi le vocabulaire le plus stable et le plus résistant à l’emprunt de toutes les langues du monde — c’est un principe reconnu de la linguistique historique. Qu’un peuple emprunte le nom d’un objet de commerce ou d’une institution est banal ; qu’il emprunte le nom de son tibia l’est infiniment moins.

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XI. Les ailes de la balance

De la racine égyptienne, l’arabe a tiré les notions de côté, de flanc, de bord, d’extrémité — جنْح (jnḥ, partie latérale, limite extérieure) — et celle d’inclinaison. Or il est un objet qui réunit exactement ces deux idées : la balance à plateaux.

Le mot même le dit : balance vient du latin bis (deux fois) et lanx (plateau). Les deux extrémités du fléau — ses bras —, dont l’une reçoit le poids étalon et l’autre l’objet à peser, peuvent se maintenir en équilibre ou pencher, s’incliner, s’abaisser d’un côté. Comme les ailes d’un oiseau, comme les extrémités du corps humain. On pourrait les nommer les ailes de la balance.

11.1  La Pesée du cœur

Ce n’est pas par hasard que la balance constitue le plus ancien symbole attesté de la Justice, et qu’on le trouve chez les anciens Égyptiens avec la Pesée du cœur du défunt au Tribunal d’Osiris. Le contrepoids y est une plume d’autruche, la rectrice — la Plume de Maât 𓆄, symbole de Vérité, de Justice, d’Ordre et d’Équilibre.

Au faîte du fléau trônait le plus souvent l’effigie de la déesse Maât, représentée en belle jeune femme ailée, debout ou assise sur ses talons, de profil, la plume d’autruche maintenue droite en équilibre sur la tête par un bandeau ; l’aiguille de la balance était elle-même munie de cette plume. En égyptien ancien, rappelons-le, la hampe de la plume se disait précisément 𓆓𓈖𓎛𓄹 (ḏnḥ).

La convergence des images. Tout se tient dans cette scène : la déesse est ailée ; l’instrument de la justice a deux bras qui s’inclinent ; le contrepoids est une plume dont la hampe porte le nom de l’aile. Un seul mot, ḏnḥ, court sous toutes ces figures. Que l’arabe ait tiré de cette racine l’inclinaison, et que la langue y ait rattaché l’idée d’écart par rapport à l’équilibre, prend dans ce contexte tout son relief.

Si le cœur (jb) du défunt se révélait plus léger lors de la Pesée, il pouvait accéder au Paradis des Bienheureux, que les anciens Égyptiens nommaient 𓇏𓈇𓇋𓄿𓃭𓅱𓏥𓆰𓈇 (lire sḫt-jȝrw), le Champ des Souchets, ou Champ des Roseaux, ou Champ d’Ialou — mis à la disposition des défunts bienheureux pour être cultivé, et censé pourvoir à tous leurs besoins comme à ceux des dieux :

j<w>=k ḥnʿ Rʿ r Sḥ.t jȜr.w

« Tu es avec Rê, destiné au Champ des Roseaux. »

Textes des Sarcophages du Moyen Empire égyptien, volume 2, CT VI, Spell [765] (support : sarcophage T1L), page 395, section f. Translittération et traduction de M. Claude Carrier, page 1712, Éditions du Rocher, 2004.

Ce Champ des Bienheureux pourrait être l’équivalent des Champs Élysées des Grecs — influence égyptienne ancienne ? Au cas contraire, si le défunt ne pouvait y accéder, son cœur était dévoré par le monstre Âmmout — tête de crocodile, corps et pattes antérieures de lion, pattes postérieures d’hippopotame — assis auprès de la Balance dans la Cour des Deux Vérités. Son nom signifie « celle qui dévore les morts » ayant failli à l’épreuve.

11.2  Une balance inversée

L’Islam et le Christianisme ont hérité de ce jugement eschatologique avec la Pesée des Âmes. Mais il faut relever une inversion remarquable. Chez les anciens Égyptiens, c’est la légèreté du cœur — exempt de vices — qui vaut salut, par référence à la légèreté aérienne de la Plume de Maât 𓆄 ; le vice, lui, pèse lourd. Dans la Pesée des Âmes du Jour du Jugement, en revanche, la balance est renversée : c’est le poids élevé des bonnes actions qui permet d’accéder au Paradis.

وَٱلْوَزْنُ يَوْمَئِذٍ ٱلْحَقُّ ۚ فَمَن ثَقُلَتْ مَوَٰزِينُهُۥ فَأُو۟لَٰٓئِكَ هُمُ ٱلْمُفْلِحُونَ
Wa-l-waznu yawmaʾidhini l-ḥaqqu, fa-man thaqulat mawāzīnuhu fa-ʾulāʾika humu l-mufliḥūna

« La pesée, ce jour-là, sera équitable. Celui dont la balance est lourde : ce sont eux qui réussissent. »

Sourate 7, الأعراف / Al-Aʿrāf / Les Crêtes, verset 8. essai de traduction et annotations par M. Maurice Gloton, éditions Albouraq 2018.

وَمَنْ خَفَّتْ مَوَٰزِينُهُۥ فَأُو۟لَٰٓئِكَ ٱلَّذِينَ خَسِرُوٓا۟ أَنفُسَهُم بِمَا كَانُوا۟ بِـَٔايَٰتِنَا يَظْلِمُونَ
Wa man khaffat mawāzīnuhu fa-ʾulāʾika lladhīna khasirū ʾanfusahum bimā kānū bi-ʾāyātinā yaẓlimūna

« Celui dont la balance est légère : voilà ceux qui se sont perdus eux-mêmes, parce qu’ils étaient injustes envers Nos signes. »

Sourate 7, الأعراف / Al-Aʿrāf / Les Crêtes, verset 9. essai de traduction et annotations par M. Maurice Gloton, éditions Albouraq 2018.

La même image, donc, mais lue à l’envers : ce qui sauvait par sa légèreté condamne désormais, et ce qui condamnait par son poids sauve. L’instrument est conservé, sa lecture est retournée.

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Conclusion

Nous étions partis d’un mot qui nomme l’aile. Nous l’avons trouvé nommant aussi le bras, la jambe, la hampe de la plume — c’est-à-dire tout ce qui se déploie de part et d’autre du corps. Le jeu des déterminatifs égyptiens le montrait déjà : 𓆃 l’aile, 𓂾 la jambe, 𓄹 la chair, sur une seule et même séquence ḏ-n-ḥ.

De cette abstraction première procède tout le développement arabe : le côté et le bord, puisque l’aile borde ; l’abri et la protection, puisque l’oiseau couvre les siens — « abaisse ton aile », dit le Coran ; l’inclinaison, puisque l’aile penche ; et jusqu’au tort, puisque pencher, c’est dévier — degré dont l’histoire reste discutée, mais que la langue a intégré à sa propre logique. Le vocabulaire du droit y naît d’un geste du corps.

Reste l’argument qui emporte la démonstration : cette racine n’existe pas en hébreu, qui dit l’aile autrement, ni dans aucune autre langue sémitique — le maltais mis à part, qui la tient de l’arabe. Une racine absente du fonds sémitique commun, présente en arabe avec une polysémie très particulière, et attestée deux millénaires plus tôt dans les Textes des Pyramides avec exactement la même polysémie : la conclusion s’impose d’elle-même. C’est bien aux 𓌃𓂧𓅱𓀁 𓊹𓏤 — aux Mdw Nṯr, les paroles sacrées de l’Égypte ancienne, en terre d’Afrique — qu’il faut remonter pour en rendre compte.

Et lorsque les langues Mandé, à leur tour, nomment d’un même mot le tibia de l’homme et la patte de l’oiseau, et disent par un autre ce qui penche et ce qui n’est pas droit, elles ne font pas écho à un emprunt : elles témoignent, depuis leur propre fonds, d’une même manière africaine de penser le corps, ses extrémités et leur équilibre.

𓅝𓏏𓏭𓅆𓇋𓈎𓂋𓏝  Ḏḥwty íḳr — Djehouty L’Excellent

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