đđđđ ážnáž„ / djĂ©nĂšáž„
L’aile â et ce qui s’incline
De l’organe du vol au flĂ©au de la balance â la racine áž-n-áž„
Ăgyptien pharaonique · DĂ©motique · Copte · Arabe · Langues MandĂ©
Sous les auspices de Ś â ŚŚŚȘ â Thá»th â ÎÏΞ â áŒÏÎŒáżÏ ᜠ΀ÏÎčÏÎŒÎÎłÎčÏÏÎżÏ ! ۄۯ۱ÙŰł â Idriss (ŰŻÙ۱ÙŰłÙ darasa â ÙÙŰŻÙ۱ÙŰłÙ yadrusu â ۧÙŰŻÙ۱ÙŰłÙ udrus ! â enseigner, apprendre) â ŚÖČŚ ŚÖčŚÖ° â កÄnĆkh (ŚŚ Ś Hanak â Ă©tablir, instruire) â đđ đđ (ážáž„wty) â ŚÖ·ÖŒŚąÖ·ŚȘ / DaÄth
áž„r n(y) W m bjk.w · ážnáž„.w W m Èpdw
« le visage d’Ounas est pareil Ă (celui) des faucons, les ailes d’Ounas sont pareilles Ă (celles) des oiseaux »
Textes des Pyramides d’Ounas, antichambre, W/A/N, col. 3-6, Spruch {32}, §461 a-c. Trad. M. Claude Carrier, pp. 166-167, Ă©dit. CYBELE 2009.
ŰŹÙۧŰčÙÙÙ Ù±ÙÙÙ
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ÙÙŰ«ÙÙÙÙÙ° ÙÙŰ«ÙÙÙÙ°Ű«Ù ÙÙ۱ÙŰšÙÙ°ŰčÙ
JÄÊżili l-malÄÊŸikati rusulan ÊŸĆ«lÄ« ÊŸajniáž„atin mathnÄ wa thulÄtha wa rubÄÊża
« Lui qui prend pour messagers des anges dotés de deux, de trois, de quatre ailes. »
Sourate 35, Ùۧ۷۱ / Al-FÄáčir, verset 1. Trad. M. Maurice Gloton, p. 434, Albouraq 2018.
âž»
Introduction â l’aile, le cĂŽtĂ©, l’inclinaison
Le mot đđđđ (lire ážnáž„ / djĂ©nĂšáž„) dĂ©signe, dans la langue des pharaons, l’aile â celle des oiseaux, du scarabĂ©e, des dieux et des ĂȘtres fabuleux. Mais il ne s’arrĂȘte pas lĂ . Le mĂȘme vocable nomme aussi la jambe et la partie supĂ©rieure de la patte arriĂšre, ainsi que la hampe de la plume. Autrement dit : les extrĂ©mitĂ©s du corps, ce qui s’Ă©tend de part et d’autre du tronc.
Cette amplitude explique le destin sĂ©mantique de la racine en arabe. ŰŹ-Ù-Ű (j-n-áž„) y donne ŰŹÙÙÙŰ§Ű (janÄáž„), l’aile, mais aussi l’Ă©paule, le bras, la main, le cĂŽtĂ©, le bord ; puis ŰŹÙÙÙŰ (jináž„), le flanc, l’abri, la protection â ĂȘtre « sous l’aile » de quelqu’un ; puis le verbe ŰŹÙÙÙŰÙ (janaáž„a), s’incliner, pencher vers ; et enfin, dans la conscience de la langue, ŰŹÙÙÙŰ§Ű (junÄáž„), le tort, le grief, la faute â car celui qui penche s’Ă©carte de la droiture, ce dernier degrĂ© ayant toutefois une histoire que nous discuterons. Une seule racine, et tout un trajet : de l’organe du vol au vocabulaire du droit.
Nous soutiendrons deux thĂšses. La premiĂšre, lexicographique : cette racine arabe, employĂ©e trente-quatre fois dans le Coran, remonte Ă l’Ă©gyptien pharaonique. La seconde, et c’est l’argument dĂ©cisif : cette racine n’existe pas en hĂ©breu, qui nomme l’aile tout autrement. Une racine prĂ©sente en Ă©gyptien et en arabe, absente de l’hĂ©breu â la configuration est trop rare pour ĂȘtre indiffĂ©rente, et nous verrons ce qu’elle implique.
âž»
I. Correspondances phonétiques inter-langues
| Ăgyptien | Arabe |
|---|---|
| đ (áž / dj) | ŰŹ (jÄ«m) |
| đ (n) | Ù (nĆ«n) |
| đ (áž„) | Ű (កÄÊŸ) |
âž»
II. PhonĂšmes de l’Ă©gyptien pharaonique
2.1 đ â Le cobra (áž)
Phonogramme pour áž (logogramme du cobra, ážt). Valeur phonĂ©tique áž / dj / áčŻ / tch / d.
Copte : Ï« (ážanážia) â HĂ©breu : ŚÖŒ / Ś (GuimĂšl) ou ŚŠ (Tsadei) / Ś„ (Tsadei sofit) â Arabe : ۶ (ážÄd) ou ŰŹ (jÄ«m).
SĂ©mitiques : áčŁ, z, áž, áž.
2.2 đ â Le filet d’eau (n)
Occlusive apico-dentale.
Copte : âČ / âČ (nÄ) [n] · âČ / âČ (mÄ) [m] · âČą / âČŁ (rĆ) [r] â HĂ©breu : Ś (Nun) â Arabe : Ù (nĆ«n).
Sémitiques : n, l.
2.3 đ â La mĂšche de lin tressĂ© (áž„)
Valeur phonétique ង / h, fricative pharyngale sourde.
Copte : Ï© (hori) [h, ħ] · âł (kha) â HĂ©breu : Ś (áž„et), Ś (hĂ©) â Arabe : Ű (កÄÊŸ), et dans de rares cas Śą / Űč (Êżayn), fricative pharyngale sonore /Ê/.
SĂ©mitiques : áș, áž«, áž„, Ë, Êż.
âž»
III. Déterminatifs hiéroglyphiques
đ L’aile â idĂ©ogramme et dĂ©terminatif de l’aile et du vol.
đ La pintade nubienne (náž„) â dĂ©terminatif alternatif du mĂȘme mot.
đŸ La jambe pliĂ©e â idĂ©ogramme de la jambe, du genou, du pied, de la patte ; dĂ©terminatif des actions accomplies par ces parties du corps.
đĄ L’avant-bras tenant un bĂąton â dĂ©terminatif de tout acte ou effort, d’examiner, d’ĂȘtre fort.
đč Le morceau de chair â dĂ©terminatif de la chair, de la viande, des membres et parties du corps.
âž»
IV. Vocables de l’Ă©gyptien pharaonique
đđđđ ou đđđđ (lire ážnáž„ / djĂ©nĂšáž„) â nom : aile (d’oiseaux, d’un scarabĂ©e, d’un dieu, d’ĂȘtres fabuleux). Wörterbuch der Ă€gyptischen Sprache, V, 577,6 â 578,7 (FlĂŒgel).
đ§đđđ (lire dnáž„ / dĂ©nĂšáž„) â nom : aile. Duel : đ§đđđđ ± (dnáž„wy / dĂ©nĂšáž„ouy), « les deux ailes ».
đđđđŸ (lire ážnáž„) â nom : jambe, ou partie de la jambe ; partie supĂ©rieure de la patte arriĂšre d’un animal. Wörterbuch, V, 578,11 (Bein oder Teil desselben).
đđđđč (lire ážnáž„) â nom : hampe, nervure de plume.
đ§đđđđĄ (lire dnáž„) â verbe : saisir les ailes (d’un oiseau). Au figurĂ©, se dit des ennemis vaincus : les anciens Ăgyptiens leur attachaient les bras derriĂšre le dos, comme on croise et lie les ailes d’un volatile.
On notera enfin la mĂ©taphore du verbe : saisir les ailes se dit de l’ennemi vaincu, bras liĂ©s dans le dos. Le bras humain et l’aile de l’oiseau y sont si bien identifiĂ©s que le geste de l’un dĂ©crit le sort de l’autre.
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V. Démotique et copte
5.1 Démotique
Tnáž„ â aile. · ážnáž„ â bras.
Les deux acceptions se maintiennent, et l’alternance des initiales aussi.
5.2 Copte â deux filiations distinctes
Le copte prĂ©sente ici un cas instructif, que la lexicographie Ă©tymologique permet de dĂ©mĂȘler : deux sĂ©ries de formes coexistent, qui ne remontent pas Ă la mĂȘme source.
La descendance directe â les formes en âȧ-
âȧâČâČÏ© (bohaĂŻrique), âȧâČÏ©âČâČ (fayoumique), âȧâČâČÏ© (sahidique et fayoumique), âČ§Ï©âČ (akhmimique) â nom : aile (d’anges, d’oiseaux).
C’est cette sĂ©rie qui continue directement l’Ă©gyptien đđđđ (ážnáž„) : Vycichl pose l’Ă©quation explicite ážnáž„ « aile » = âȧâČÏ© (sahidique).
Un emprunt tardif â les formes en Ï«-
Ï«âČâČÏ© (sahidique), ÏâČâČÏ© (bohaĂŻrique) â nom : bras, avant-bras, aile ; au figurĂ© effort, force. Pluriel Ï«âČâČâČ©Ï© / ÏâČâČâČ©Ï©.
Ï«âČ âČÏ«âČâČÏ© â locution : « employer la force », littĂ©ralement prendre par le bras.
âČâČâČ©âČŁ-Ï«âČâČÏ© (sahidique), âČâČâČŁ-ÏâČâČÏ© (bohaĂŻrique) â littĂ©ralement « attachĂ© Ă l’Ă©paule » : le scapulaire.
Werner Vycichl, Dictionnaire Ă©tymologique de la langue copte, Leuven, Peeters, 1983, entrĂ©e Ï«âČâČÏ©.
Valeurs phonĂ©tiques coptes mobilisĂ©es : âČŠ [t, d] · âČ [e] · âČ [a, Ê, Ê] · âČ [n] · Ï© [h] · âČ [eË, ÉË, i] · Ï« [dÍĄÊ, g] · Ï [q, tÍĄÊ] · âČ [m] · âČ [o] · âČą [r].
âž»
VI. La descendance arabe â ŰŹ-Ù-Ű
La racine arabe se lit, de droite Ă gauche, ŰŹ (jÄ«m) â Ù (nĆ«n) â Ű (កÄÊŸ). Elle dĂ©ploie, Ă partir de l’aile, tout un Ă©ventail que l’Ă©gyptien portait dĂ©jĂ en germe.
ŰŹÙÙÙŰÙ / ÙÙŰŹÙÙÙŰÙ (janaáž„a / yajnaáž„u) â verbe, forme I : incliner, avoir une inclination pour, se pencher vers, se voĂ»ter ; commettre un dĂ©lit ; casser l’aile de.
ŰŹÙÙÙÙŰÙ / ÙÙŰŹÙÙÙÙŰÙ (jannaáž„a / yujanniáž„u) â verbe, forme II : incliner Ă , se pencher vers ; incriminer, inculper.
ŰŹÙÙÙŰ§Ű (janÄáž„) â nom : aile (d’oiseau, de bĂątiment), Ă©paule, bras, main, cĂŽtĂ©, bord, refuge, protection. La lexicographie relĂšve quatre acceptions principales : le bras de l’homme, l’aisselle, l’aile des oiseaux et des insectes, et la nageoire du poisson. Pluriel ŰŁÙŰŹÙÙÙŰÙŰ© (ÊŸajniáž„a).
ŰŹÙÙÙŰ (jináž„) â nom : cĂŽtĂ©, flanc, ombre, abri, protection â ĂȘtre sous l’aile protectrice de quelqu’un, Ă l’abri de, sous l’ombre de.
ŰŹÙÙŰ (jnáž„) â nom : partie latĂ©rale, cĂŽtĂ©, limite extĂ©rieure d’une chose.
ŰŹÙÙÙŰ (junáž„) â nom : obscuritĂ©, nuit, partie de la nuit.
ŰŹÙÙÙŰ§Ű (junÄáž„) â nom : transgression, tort, blĂąme, faute, dĂ©lit, mĂ©fait, crime.
6.1 La chaßne sémantique
L’Ă©ventail paraĂźt disparate ; il ne l’est pas. On peut en restituer l’enchaĂźnement, degrĂ© par degrĂ© :
1. L’aile ŰŹÙÙÙŰ§Ű â l’organe qui se dĂ©ploie de part et d’autre du corps.
2. Le cĂŽtĂ©, le flanc, le bord ŰŹÙÙŰ â puisque l’aile est ce qui borde, ce qui est latĂ©ral.
3. L’abri, la protection ŰŹÙÙÙŰ â car l’oiseau couvre les siens de son aile ; « prendre sous son aile » est encore notre expression.
4. L’inclinaison ŰŹÙÙÙŰÙ â puisque l’aile bat, penche, se rabat d’un cĂŽtĂ©.
5. L’Ă©cart, la faute ŰŹÙÙÙŰ§Ű â car pencher, c’est dĂ©vier ; et dĂ©vier de la droiture, c’est faillir.
Un point demande ici d’ĂȘtre posĂ© avec exactitude. Le terme ŰŹÙÙÙŰ§Ű (junÄáž„) â la transgression, le tort, le grief â a fait l’objet d’une seconde explication : on l’a rapprochĂ© du moyen-perse, langue iranienne de l’empire sassanide, dont le persan moderne ÚŻÙŰ§Ù (gonĂąh), « pĂ©chĂ© », serait le continuateur. Une part de la lexicographie tient ainsi junÄáž„ « faute » pour un emprunt iranien distinct, homonyme de janÄáž„ « aile » sans lui ĂȘtre apparentĂ©.
Deux lectures restent alors possibles, et nous ne prĂ©tendons pas trancher. Ou bien junÄáž„ est un emprunt iranien que l’arabe a secondairement rattachĂ©, par ressemblance, Ă la racine de l’aile â la chaĂźne inclinaison â Ă©cart â faute serait alors une rĂ©analyse a posteriori, ce qui n’ĂŽte rien Ă sa cohĂ©rence dans la langue. Ou bien le sens de la faute procĂšde bien de celui de l’inclinaison, le persan n’Ă©tant qu’une rencontre. La seconde lecture est sĂ©duisante ; la premiĂšre est mieux Ă©tayĂ©e. Nous les laissons l’une et l’autre au dossier.
âž»
VII. Le silence de l’hĂ©breu â l’argument dĂ©cisif
Voici le point sur lequel repose notre dĂ©monstration. Du cĂŽtĂ© de l’hĂ©breu, et dans tout l’Ancien Testament, cette racine est introuvable. La langue nomme l’aile par de tout autres mots : ŚÖžÖŒŚ ÖžŚŁ (kanaph), ou encore ŚÖ¶ŚŚšÖžŚ (ÊŸebrah). Il n’existe pas de cognat hĂ©braĂŻque de l’arabe ŰŹ-Ù-Ű : c’est la racine elle-mĂȘme qui fait dĂ©faut, et non seulement tel ou tel de ses emplois.
Le seul autre tĂ©moin est le maltais, qui dit ÄĄewnaáž„ pour l’aile. Mais le maltais n’est « sĂ©mitique » que parce qu’il est d’origine arabe : son tĂ©moignage n’ajoute rien, il ne fait que redire l’arabe.
7.1 Ce que l’hĂ©breu dit Ă la place â la racine Ś-Ś -Ś€
Le mot que l’hĂ©breu emploie n’est pas un mot quelconque : ŚÖžÖŒŚ ÖžŚŁ (kanaph) remonte au proto-sĂ©mitique *kanap-, et il possĂšde des cognats dans toute la famille â akkadien kappum « aile, branche », guĂšze ááá (kÉnf) « aile, nageoire », amharique ááá (kÉnf) « aile », et arabe ÙÙÙÙÙ (kanaf) « aile, cĂŽtĂ©, giron ».
Son champ de sens, du reste, recouvre exactement celui de ŰŹÙÙÙŰ§Ű : aile, extrĂ©mitĂ©, bord, bordure, coin, pan de vĂȘtement, quartier de la terre, pinacle d’un bĂątiment.
7.2 L’Ă©tat de la question dans la lexicographie comparĂ©e
Ce raisonnement n’est pas le nĂŽtre seulement. La lexicographie Ă©tymologique sĂ©mitique, prenant appui sur le Semitic Etymological Dictionary de A. Militarev et L. Kogan, formule le dossier en ces termes : l’origine de ŰŹÙÙÙŰ§Ű est tenue pour incertaine ; il n’existe aucun cognat sĂ©mitique qui ne soit soupçonnĂ© d’ĂȘtre lui-mĂȘme empruntĂ© Ă l’arabe ; et le mot est jugĂ© vraisemblablement apparentĂ© Ă l’Ă©gyptien ážnáž„ â soit par hĂ©ritage, soit par emprunt.
A. Militarev et L. Kogan, Semitic Etymological Dictionary, MĂŒnster, Ugarit-Verlag, 2000-2005, pp. 80-81. Voir Ă©galement H. Wehr, Arabisches Wörterbuch fĂŒr die Schriftsprache der Gegenwart, 5e Ă©d., Wiesbaden, Harrassowitz, p. 166.
Il nous reste alors une seule chose Ă faire, et c’est ce que la section suivante entreprend : montrer que, des deux branches de cette alternative, la seconde est la mieux fondĂ©e.
Pour le maltais : E. F. Sutcliffe, Grammar of the Maltese Language, Valetta, 1960, p. 48 (ÄĄewnaáž„, pluriel ÄĄwienaáž„), forme que l’on peut restituer en arabe classique comme *ǧawnaáž„, pluriel *ǧawÄniáž„.
7.3 HĂ©ritage ou emprunt ? â ce que l’absence permet de trancher
L’alternative posĂ©e par la lexicographie â hĂ©ritage ou emprunt â se laisse dĂ©partager, car les deux termes n’impliquent pas la mĂȘme rĂ©partition du mot.
Si le mot relevait d’un fonds ancien partagĂ©, on devrait en retrouver la trace, au moins par endroits, chez les autres langues sĂ©mitiques.
S’il a Ă©tĂ© empruntĂ© Ă l’Ă©gyptien, on n’attend au contraire qu’une rĂ©partition Ă©troite : la langue qui donne, celle qui reçoit, et rien entre les deux.
Or c’est exactement ce que l’on observe. L’hĂ©breu dit l’aile ŚÖžÖŒŚ ÖžŚŁ (kanaph), l’aramĂ©en, l’akkadien et l’Ă©thiopien ont chacun leur mot, et aucune de ces langues ne connaĂźt ŰŹ-Ù-Ű. Le seul autre tĂ©moin, le maltais, la tient de l’arabe lui-mĂȘme. L’absence n’est donc pas un silence : elle constitue une donnĂ©e positive, qui dĂ©signe l’emprunt.
Reste Ă nommer justement ce dont il s’agit. On hĂ©rite d’un ancĂȘtre, on emprunte Ă un voisin. Que l’arabe tienne ŰŹÙÙÙŰ§Ű de l’Ă©gyptien n’a rien qui doive gĂȘner : l’Ăgypte fut, deux millĂ©naires durant, la puissance scribale du voisinage immĂ©diat, et qu’une langue laisse des mots Ă celles qui la bordent est l’ordinaire de l’histoire, non l’exception.
Une derniĂšre remarque. Le nom d’une partie du corps ne s’emprunte pas aisĂ©ment â nous l’avons rappelĂ© Ă propos des langues MandĂ©. Mais ážnáž„ n’est pas seulement un nom de membre : c’est le mot de l’aile, attribut qui, dans la culture pharaonique, appartient d’abord aux dieux, aux Ăąmes et aux rois en vol. Un vocable de cette portĂ©e circule avec les reprĂ©sentations qu’il porte.
âž»
VIII. Attestations pharaoniques
La racine se lit dans les Textes des Pyramides, les plus anciens textes religieux de l’humanitĂ©, dans les tombes d’Ounas đčđđđŽ (â2375 / â2345, Ve dynastie) et de TĂ©ti đđđ (â2345 / â2323, VIe dynastie). Le pluriel ážnáž„.w y dĂ©signe les ailes, le singulier ážnáž„ l’aile.
8.1 L’envol du roi â Pyramide d’Ounas
ងr n(y ) W m bjk.w
ážnáž„.w W m Èpdw
Êżn.wt=f m wáž«È.w ážw-f.t
n mdw~n W r tÈ áž«r rmáčŻ
n ឫb-n=t(w )=f r p.t
áž«r náčŻr.w
dr~n W mdw=f sk~n W jr jÊżnp.t
spÈ~n Wp-wÈ.wt W r p.t m-m sn.w=f náčŻr.w
jáčŻ~n W Êż.w m smn
áž„w~n W ážnáž„ m ážr.t
pÈ pÈ rmáčŻ pÈ(w ) W r=j m-Êż=áčŻn
« QuâOunas sâĂ©lĂšve donc au ciel auprĂšs de toi RĂȘ, (car) le visage dâOunas est pareil Ă (celui) des faucons, les ailes dâOunas sont pareilles Ă (celles) des oiseaux, ses serres sont pareilles aux crochets Ă venin de lâanimal du « Mont VipĂšre » ! (Comme) Ounas ne peut parler sur terre auprĂšs des hommes, il ne peut ĂȘtre accusĂ© au ciel auprĂšs des dieux (car) Ounas a Ă©cartĂ© le propos le concernant quâOunas a dĂ©truit pour monter au ciel ! (Si) Oupouaout a fait sâenvoler Ounas vers le ciel parmi ses frĂšres les dieux, câest quâOunas sâest servi de (ses) mains comme une oie-sĂ©men (et) quâOunas a battu de lâaile comme un Milan ! Vole, vole homme ! QuâOunas sâenvole vers moi en votre compagnie ! »
Textes de la Pyramide dâOunas, antichambre, localisation W/A/N, colonnes 3 Ă 6, Spruch {32}, §461 a Ă 463 d. Textes des Pyramides de lâĂgypte Ancienne, Tome 1, Textes des Pyramides dâOunas et de TĂ©ti. TranslittĂ©ration et traduction de M. Claude Carrier, Ă©dit. CYBELE 2009. Pages 166-167.
Les deux derniers vers mĂ©ritent qu’on s’y arrĂȘte, car ils sont bĂątis en strict parallĂšle :
â jáčŻ~n W Êż.w m smn : « Ounas s’est servi de ses bras (Êż.w) comme une oie-sĂ©men » ;
â áž„w~n W ážnáž„ m ážr.t : « Ounas a battu de l’aile (ážnáž„) comme un Milan ».
Le texte apparie donc lui-mĂȘme, dans un mĂȘme mouvement, le membre humain et l’aile de l’oiseau : au bras du roi rĂ©pond l’aile du volatile, Ă l’oie rĂ©pond le milan. L’Ă©quivalence que le lexique Ă©tablissait entre ážnáž„ « aile » et ážnáž„ « bras, jambe » se trouve ici mise en acte par la composition mĂȘme du passage.
La comparaison n’a donc rien d’ornemental. En battant de l’aile « comme un milan », le roi dĂ©funt prend le vol de l’oiseau qui incarne les deux dĂ©esses du deuil, celles-lĂ mĂȘmes qui veillent le mort et le rassemblent. L’aile, ici, n’est pas seulement l’organe du vol : elle est le moyen du passage funĂ©raire.
8.2 L’aile de Thot comme passage â Pyramide d’Ounas
tp ážnáž„ n(y) ážáž„wty
swt ážÈ(w )=f W jr gs pf
« Quant Ă toi, (si) tu ne traverses pas Ounas, il sautera (et) il se placera sur lâaile de Thot (car) câest lui qui traversera Ounas jusquâĂ ce cĂŽtĂ©-lĂ ! »
Textes de la Pyramide dâOunas, antichambre, localisation W/A/S, colonnes 39-40, Spruch {270}, §387 b Ă 387 c. Textes des Pyramides de lâĂgypte Ancienne, Tome 1, Textes des Pyramides dâOunas et de TĂ©ti. TranslittĂ©ration et traduction de M. Claude Carrier, Ă©dit. CYBELE 2009. Pages 142-143.
8.3 La traversĂ©e des dieux â Pyramide de TĂ©ti
áž«r(=w ) tp ážnáž„ n(y) ážáž„wty m pf gs n(y) Mr Náž«È
náčŻr.w jpw ážÈÈw tp ážnáž„ ážáž„wty
jr pf gs n(y) Mr Náž«È jr gs jÈbt(y) n(y) p.t
jr md.t ឫft Stƥ ងr jr.t tw n(y).t កr
ážÈ(w ) T
áž„nÊż=áčŻn tp ážnáž„ ážáž„wty
jr pf gs n(y) Mr Náž«È jr gs jÈbt(y) n(y) p.t
« …câest que lâĆil de Horus a sautĂ© en lâair sur ce cĂŽtĂ©-lĂ du Canal sinueux (alors quâ) il est tombĂ© sur lâaile de Thot sur ce cĂŽtĂ©-lĂ du Canal sinueux ! Ces dieux qui traversent sur lâaile de Thot vers ce cĂŽtĂ©-lĂ du Canal sinueux, vers le cĂŽtĂ© oriental du ciel, pour parler contre Seth au sujet de cet Ćil de Horus, TĂ©ti veut traverser avec vous sur lâaile de Thot vers ce cĂŽtĂ©-lĂ du Canal sinueux, vers le cĂŽtĂ© oriental du ciel ! »
Textes de la Pyramide de TĂ©ti, passage entre la chambre funĂ©raire et lâantichambre, localisation T/F-N, colonnes 2 Ă 5, Spruch {359}, §594 b Ă 596 b. Textes des Pyramides de lâĂgypte Ancienne, Tome 1, Textes des Pyramides dâOunas et de TĂ©ti. TranslittĂ©ration et traduction de M. Claude Carrier, Ă©dit. CYBELE 2009. Pages 274-275.
On remarquera la solidaritĂ© des deux mots dans ce passage : l’aile (ážnáž„) et le cĂŽtĂ© (gs) y reviennent ensemble, comme si l’une servait Ă gagner l’autre. C’est prĂ©cisĂ©ment le glissement que l’arabe accomplira dans son lexique, oĂč ŰŹÙÙŰ nomme Ă la fois l’aile et le cĂŽtĂ©.
8.4 Les deux ailes du ressuscitĂ© â Pyramide de TĂ©ti
j-dr tÈ=k wáž«È áž«mw.w=k áčŻs áčŻw
áž«ns(w )=k m Êżb Èáž«.w
dnáž„.wy=k m bjk sjĆĄj=k m sbÈ
« Debout ! Ăcarte la terre ! EnlĂšve ta poussiĂšre ! Dresse-toi (afin) que tu puisses voyager en compagnie des Bienheureux (car) tes deux ailes sont (celles dâ) un faucon (et) ton Ă©clat est (celui dâ) une Ă©toile ! »
Textes de la Pyramide de TĂ©ti, passage entre lâantichambre et le serdab, localisation T/A-S/S, colonnes 19 Ă 20, Spruch {419}, §747 b Ă 748 b. Textes des Pyramides de lâĂgypte Ancienne, Tome 1, Textes des Pyramides dâOunas et de TĂ©ti. TranslittĂ©ration et traduction de M. Claude Carrier, Ă©dit. CYBELE 2009. Pages 368-369.
C’est ici la forme duelle dnáž„.wy qui apparaĂźt â « tes deux ailes » â, avec l’initiale đ§ (d) et non đ (áž), illustrant l’alternance signalĂ©e plus haut.
âž»
IX. Attestations coraniques
La racine ŰŹ-Ù-Ű figure trente-quatre fois dans le corpus coranique, oĂč elle prend en charge toutes les acceptions que nous avons dĂ©gagĂ©es : ailes, protection, inclination, aisselle ou bras, Ă©paule, main, cĂŽtĂ©, bord, grief, tort ou blĂąme. Nous les prĂ©sentons ici classĂ©es par valeur.
9.1 Les ailes
Wa mÄ min dÄbbatin fÄ« l-ÊŸaráži wa lÄ áčÄÊŸirin yaáčÄ«ru bi-janÄáž„ayhi ÊŸillÄ ÊŸumamun ÊŸamthÄlukum, mÄ farraáčnÄ fÄ« l-kitÄbi min shayÊŸin, thumma ÊŸilÄ rabbihim yuáž„sharĆ«na
« Aucune bĂȘte sur terre, ni volant de ses deux ailes, qui ne constitue des communautĂ©s semblables aux vĂŽtres. Nous nâavons omis aucune chose dans lâĂcriture. Puis ils seront rĂ©unis auprĂšs de leur Enseigneur. »
Sourate 6, ۧÙŰŁÙŰčŰ§Ù / Al-AnÊżÄm / Les Bestiaux, verset 38, p. 132, essai de traduction et annotations par M. Maurice Gloton, Ă©dition bilingue Arabe-Français, Ă©ditions Albouraq 2018.
Wa-khfiáž lahumÄ janÄáž„a dh-dhulli mina r-raáž„mati wa qul rabbi ráž„amhumÄ kamÄ rabbayÄnÄ« áčŁaghÄ«ran
« Et par amour rayonnant, incline vers eux lâaile de lâhumilitĂ© et dis : « Mon Enseigneur, fais rayonner Ton Amour sur eux comme ils lâont fait en mâĂ©levant tout petit ! » »
Sourate 17, ۧÙۄ۳۱ۧۥ / Al-IsrÄÊŸ / Le Voyage nocturne, verset 24, p. 284, essai de traduction et annotations par M. Maurice Gloton, Ă©dition bilingue Arabe-Français, Ă©ditions Albouraq 2018.
Al-áž„amdu lillÄhi fÄáčiri s-samÄwÄti wa-l-ÊŸaráži jÄÊżili l-malÄÊŸikati rusulan ÊŸĆ«lÄ« ÊŸajniáž„atin mathnÄ wa thulÄtha wa rubÄÊża, yazÄ«du fÄ« l-khalqi mÄ yashÄÊŸu, ÊŸinna llÄha ÊżalÄ kulli shayÊŸin qadÄ«run
« Ă AllĂąh la Louange, le DiffĂ©renciateur originel des cieux et de la terre, Lui qui prend pour messagers des anges dotĂ©s de deux, de trois, de quatre ailes. Il ajoute ce quâIl veut dans la CrĂ©ation. Vraiment, AllĂąh, Puissant sur toute chose ! »
Sourate 35, Ùۧ۷۱ / Al-FÄáčir / DiffĂ©renciateur originel, verset 1, p. 434, essai de traduction et annotations par M. Maurice Gloton, Ă©dition bilingue Arabe-Français, Ă©ditions Albouraq 2018.
9.2 La protection
LÄ tamuddanna Êżaynayka ÊŸilÄ mÄ mattaÊżnÄ bihi ÊŸazwÄjan minhum wa lÄ taáž„zan Êżalayhim wa-khfiáž janÄáž„aka li-l-muÊŸminÄ«na
« Ne porte pas ton regard avec envie vers ce que Nous avons accordĂ© Ă certains couples dâentre eux, et ne tâafflige pas Ă cause dâeux, et prends sous ta protection ceux qui mettent en Ćuvre le DĂ©pĂŽt confiĂ© ! »
Sourate 15, ۧÙŰۏ۱ / Al-កijr, verset 88, p. 266, essai de traduction et annotations par M. Maurice Gloton, Ă©dition bilingue Arabe-Français, Ă©ditions Albouraq 2018.
Wa-khfiáž janÄáž„aka limani ttabaÊżaka mina l-muÊŸminÄ«na
« Prends sous ta protection qui te suit parmi ceux qui mettent en Ćuvre le DĂ©pĂŽt confiĂ©. »
Sourate 26, ۧÙŰŽŰč۱ۧۥ / AĆĄ-Ć uÊżarÄÊŸ / Les PoĂštes, verset 215, p. 376, essai de traduction et annotations par M. Maurice Gloton, Ă©dition bilingue Arabe-Français, Ă©ditions Albouraq 2018.
L’expression est littĂ©ralement « abaisse ton aile » (ikhfiáž janÄáž„aka) : l’image de l’oiseau qui recouvre les siens y est intacte, et c’est le traducteur qui la rend par « prendre sous sa protection ».
9.3 L’inclination
Wa ÊŸin janaងƫ li-s-salmi fa-jnaáž„ lahÄ wa tawakkal ÊżalÄ llÄhi, ÊŸinnahu huwa s-samÄ«Êżu l-ÊżalÄ«mu
« Et sâils ont de lâinclination pour la paix, aie toi aussi de lâinclination pour elle ! Et repose-toi sur AllĂąh ! Vraiment, Lui, lâEntendant, le Savant ! »
Sourate 8, ۧÙŰŁÙÙŰ§Ù / Al-AnfÄl / Le Butin, verset 61, p. 184, essai de traduction et annotations par M. Maurice Gloton, Ă©dition bilingue Arabe-Français, Ă©ditions Albouraq 2018.
9.4 Le bras, l’aisselle
Wa-ážmum yadaka ÊŸilÄ janÄáž„ika takhruj bayážÄÊŸa min ghayri sĆ«ÊŸin ÊŸÄyatan ÊŸukhrÄ
« Et serre ta main sous ton bras, elle en sortira éclatante de blancheur sans dommage : autre Signe. »
Sourate 20, Ű·Ù / áčŹÄ-hÄ, verset 22, p. 313, essai de traduction et annotations par M. Maurice Gloton, Ă©dition bilingue Arabe-Français, Ă©ditions Albouraq 2018.
Ce verset est d’une portĂ©e particuliĂšre pour notre propos : le mot de l’aile y dĂ©signe le bras d’un homme â exactement comme l’Ă©gyptien đđđ et le copte Ï«âČâČÏ©. L’arabe coranique conserve donc, intacte, la polysĂ©mie pharaonique.
9.5 Le grief, le tort
Fa-ÊŸin áčallaqahÄ falÄ taáž„illu lahu min baÊżdu áž„attÄ tankiáž„a zawjan ghayrahu, fa-ÊŸin áčallaqahÄ falÄ junÄáž„a ÊżalayhimÄ ÊŸan yatarÄjaÊżÄ ÊŸin áșannÄ ÊŸan yuqÄ«mÄ áž„udĆ«da llÄhi, wa tilka áž„udĆ«du llÄhi yubayyinuhÄ li-qawmin yaÊżlamĆ«na
« Alors, sâil lâa (ainsi) libĂ©rĂ©e, elle ne lui sera plus licite tant quâelle nâaura pas Ă©pousĂ© un autre conjoint, et que celui-ci ne lâaura pas libĂ©rĂ©e. Alors, sâils reviennent ensemble, aucun grief contre eux sâils sont convaincus de respecter les limites quâAllĂąh a fixĂ©es. »
Sourate 2, ۧÙŰšÙ۱۩ / Al-Baqara / La Vache, verset 230, p. 36, essai de traduction et annotations par M. Maurice Gloton, Ă©dition bilingue Arabe-Français, Ă©ditions Albouraq 2018.
Wa lladhÄ«na yutawaffawna minkum wa yadharĆ«na ÊŸazwÄjan yatarabbaáčŁna bi-ÊŸanfusihinna ÊŸarbaÊżata ÊŸashhurin wa Êżashran, fa-ÊŸidhÄ balaghna ÊŸajalahunna falÄ junÄáž„a Êżalaykum fÄ«mÄ faÊżalna fÄ« ÊŸanfusihinna bi-l-maÊżrĆ«fi, wa llÄhu bimÄ taÊżmalĆ«na khabÄ«run
« Et que les conjointes de ceux qui, parmi vous, dĂ©cĂšdent, sâobservent bien pendant quatre mois et dix jours. Ainsi, quand elles ont atteint ce terme, alors nul grief contre vous sur la façon dont elles disposent dâelles-mĂȘmes, dâune maniĂšre convenable. AllĂąh, TrĂšs-InformĂ© de ce que vous faites. »
Sourate 2, ۧÙŰšÙ۱۩ / Al-Baqara / La Vache, verset 234, p. 38, essai de traduction et annotations par M. Maurice Gloton, Ă©dition bilingue Arabe-Français, Ă©ditions Albouraq 2018.
Laysa Êżalaykum junÄáž„un ÊŸan tadkhulĆ« buyĆ«tan ghayra maskĆ«natin fÄ«hÄ matÄÊżun lakum, wa llÄhu yaÊżlamu mÄ tubdĆ«na wa mÄ taktumĆ«na
« Aucun grief contre vous à entrer dans des demeures inhabitées dans lesquelles se trouve un bien utile qui vous appartient. Allùh sait ce que vous exposez et ce que vous cachez. »
Sourate 24, ۧÙÙÙ۱ / An-NĆ«r / La LumiĂšre, verset 29, p. 353, essai de traduction et annotations par M. Maurice Gloton, Ă©dition bilingue Arabe-Français, Ă©ditions Albouraq 2018.
âž»
X. Ăchos dans les langues MandĂ©
L’Ă©gyptien đđđđŸ nommait, du mĂȘme mot que l’aile, la jambe et la patte. Les langues MandĂ© â soninkĂ©, maninka, bambara â prĂ©sentent un ensemble de termes oĂč se retrouvent, associĂ©es, l’idĂ©e du membre infĂ©rieur et celle de l’inclinaison.
10.1 Soninké
gĂčnĂș (nan) â verbe transitif : courber, faire flĂ©chir.
gĂčnĂčndĂ© â nom : l’action de faire courber.
10.2 Bambara
jĂšngĂš â verbe : pencher, incliner, dĂ©vier, boiter, ne pas ĂȘtre droit, ne pas ĂȘtre correct ni conforme Ă l’usage.
gÉÌnÉn â nom : tibia.
gÉÌnÉnkala (gÉÌnÉn tibia + kĂ la tige, littĂ©ralement « tibia-tige ») â tibia, patte d’un oiseau.
Un point de mĂ©thode mĂ©rite d’ĂȘtre soulignĂ©. Ces termes ne sauraient ĂȘtre des emprunts aux langues sĂ©mitiques : ils sont proprement nĂ©gro-africains. Les noms de parties du corps comptent parmi le vocabulaire le plus stable et le plus rĂ©sistant Ă l’emprunt de toutes les langues du monde â c’est un principe reconnu de la linguistique historique. Qu’un peuple emprunte le nom d’un objet de commerce ou d’une institution est banal ; qu’il emprunte le nom de son tibia l’est infiniment moins.
âž»
XI. Les ailes de la balance
De la racine Ă©gyptienne, l’arabe a tirĂ© les notions de cĂŽtĂ©, de flanc, de bord, d’extrĂ©mitĂ© â ŰŹÙÙŰ (jnáž„, partie latĂ©rale, limite extĂ©rieure) â et celle d’inclinaison. Or il est un objet qui rĂ©unit exactement ces deux idĂ©es : la balance Ă plateaux.
Le mot mĂȘme le dit : balance vient du latin bis (deux fois) et lanx (plateau). Les deux extrĂ©mitĂ©s du flĂ©au â ses bras â, dont l’une reçoit le poids Ă©talon et l’autre l’objet Ă peser, peuvent se maintenir en Ă©quilibre ou pencher, s’incliner, s’abaisser d’un cĂŽtĂ©. Comme les ailes d’un oiseau, comme les extrĂ©mitĂ©s du corps humain. On pourrait les nommer les ailes de la balance.
11.1 La PesĂ©e du cĆur
Ce n’est pas par hasard que la balance constitue le plus ancien symbole attestĂ© de la Justice, et qu’on le trouve chez les anciens Ăgyptiens avec la PesĂ©e du cĆur du dĂ©funt au Tribunal d’Osiris. Le contrepoids y est une plume d’autruche, la rectrice â la Plume de MaĂąt đ, symbole de VĂ©ritĂ©, de Justice, d’Ordre et d’Ăquilibre.
Au faĂźte du flĂ©au trĂŽnait le plus souvent l’effigie de la dĂ©esse MaĂąt, reprĂ©sentĂ©e en belle jeune femme ailĂ©e, debout ou assise sur ses talons, de profil, la plume d’autruche maintenue droite en Ă©quilibre sur la tĂȘte par un bandeau ; l’aiguille de la balance Ă©tait elle-mĂȘme munie de cette plume. En Ă©gyptien ancien, rappelons-le, la hampe de la plume se disait prĂ©cisĂ©ment đđđđč (ážnáž„).
Si le cĆur (jb) du dĂ©funt se rĂ©vĂ©lait plus lĂ©ger lors de la PesĂ©e, il pouvait accĂ©der au Paradis des Bienheureux, que les anciens Ăgyptiens nommaient đđđđżđđ ±đ„đ°đ (lire sáž«t-jÈrw), le Champ des Souchets, ou Champ des Roseaux, ou Champ d’Ialou â mis Ă la disposition des dĂ©funts bienheureux pour ĂȘtre cultivĂ©, et censĂ© pourvoir Ă tous leurs besoins comme Ă ceux des dieux :
« Tu es avec RĂȘ, destinĂ© au Champ des Roseaux. »
Textes des Sarcophages du Moyen Empire Ă©gyptien, volume 2, CT VI, Spell [765] (support : sarcophage T1L), page 395, section f. TranslittĂ©ration et traduction de M. Claude Carrier, page 1712, Ăditions du Rocher, 2004.
Ce Champ des Bienheureux pourrait ĂȘtre l’Ă©quivalent des Champs ĂlysĂ©es des Grecs â influence Ă©gyptienne ancienne ? Au cas contraire, si le dĂ©funt ne pouvait y accĂ©der, son cĆur Ă©tait dĂ©vorĂ© par le monstre Ămmout â tĂȘte de crocodile, corps et pattes antĂ©rieures de lion, pattes postĂ©rieures d’hippopotame â assis auprĂšs de la Balance dans la Cour des Deux VĂ©ritĂ©s. Son nom signifie « celle qui dĂ©vore les morts » ayant failli Ă l’Ă©preuve.
11.2 Une balance inversée
L’Islam et le Christianisme ont hĂ©ritĂ© de ce jugement eschatologique avec la PesĂ©e des Ămes. Mais il faut relever une inversion remarquable. Chez les anciens Ăgyptiens, c’est la lĂ©gĂšretĂ© du cĆur â exempt de vices â qui vaut salut, par rĂ©fĂ©rence Ă la lĂ©gĂšretĂ© aĂ©rienne de la Plume de MaĂąt đ ; le vice, lui, pĂšse lourd. Dans la PesĂ©e des Ămes du Jour du Jugement, en revanche, la balance est renversĂ©e : c’est le poids Ă©levĂ© des bonnes actions qui permet d’accĂ©der au Paradis.
Wa-l-waznu yawmaÊŸidhini l-áž„aqqu, fa-man thaqulat mawÄzÄ«nuhu fa-ÊŸulÄÊŸika humu l-mufliងƫna
« La pesée, ce jour-là , sera équitable. Celui dont la balance est lourde : ce sont eux qui réussissent. »
Sourate 7, ۧÙŰŁŰčŰ±Ű§Ù / Al-AÊżrÄf / Les CrĂȘtes, verset 8. essai de traduction et annotations par M. Maurice Gloton, Ă©ditions Albouraq 2018.
Wa man khaffat mawÄzÄ«nuhu fa-ÊŸulÄÊŸika lladhÄ«na khasirĆ« ÊŸanfusahum bimÄ kÄnĆ« bi-ÊŸÄyÄtinÄ yaáșlimĆ«na
« Celui dont la balance est lĂ©gĂšre : voilĂ ceux qui se sont perdus eux-mĂȘmes, parce quâils Ă©taient injustes envers Nos signes. »
Sourate 7, ۧÙŰŁŰčŰ±Ű§Ù / Al-AÊżrÄf / Les CrĂȘtes, verset 9. essai de traduction et annotations par M. Maurice Gloton, Ă©ditions Albouraq 2018.
La mĂȘme image, donc, mais lue Ă l’envers : ce qui sauvait par sa lĂ©gĂšretĂ© condamne dĂ©sormais, et ce qui condamnait par son poids sauve. L’instrument est conservĂ©, sa lecture est retournĂ©e.
âž»
Conclusion
Nous Ă©tions partis d’un mot qui nomme l’aile. Nous l’avons trouvĂ© nommant aussi le bras, la jambe, la hampe de la plume â c’est-Ă -dire tout ce qui se dĂ©ploie de part et d’autre du corps. Le jeu des dĂ©terminatifs Ă©gyptiens le montrait dĂ©jĂ : đ l’aile, đŸ la jambe, đč la chair, sur une seule et mĂȘme sĂ©quence áž-n-áž„.
De cette abstraction premiĂšre procĂšde tout le dĂ©veloppement arabe : le cĂŽtĂ© et le bord, puisque l’aile borde ; l’abri et la protection, puisque l’oiseau couvre les siens â « abaisse ton aile », dit le Coran ; l’inclinaison, puisque l’aile penche ; et jusqu’au tort, puisque pencher, c’est dĂ©vier â degrĂ© dont l’histoire reste discutĂ©e, mais que la langue a intĂ©grĂ© Ă sa propre logique. Le vocabulaire du droit y naĂźt d’un geste du corps.
Reste l’argument qui emporte la dĂ©monstration : cette racine n’existe pas en hĂ©breu, qui dit l’aile autrement, ni dans aucune autre langue sĂ©mitique â le maltais mis Ă part, qui la tient de l’arabe. Une racine absente du fonds sĂ©mitique commun, prĂ©sente en arabe avec une polysĂ©mie trĂšs particuliĂšre, et attestĂ©e deux millĂ©naires plus tĂŽt dans les Textes des Pyramides avec exactement la mĂȘme polysĂ©mie : la conclusion s’impose d’elle-mĂȘme. C’est bien aux đđ§đ ±đ đčđ€ â aux Mdw NáčŻr, les paroles sacrĂ©es de l’Ăgypte ancienne, en terre d’Afrique â qu’il faut remonter pour en rendre compte.
Et lorsque les langues MandĂ©, Ă leur tour, nomment d’un mĂȘme mot le tibia de l’homme et la patte de l’oiseau, et disent par un autre ce qui penche et ce qui n’est pas droit, elles ne font pas Ă©cho Ă un emprunt : elles tĂ©moignent, depuis leur propre fonds, d’une mĂȘme maniĂšre africaine de penser le corps, ses extrĂ©mitĂ©s et leur Ă©quilibre.
đ đđđ đđđđ ážáž„wty Ăážłr â Djehouty L’Excellent