𓄡𓂧𓃀𓌪𓂡 ẖdb / ẖedeb
Tuer, massacrer, abattre
Du meurtre pharaonique au sacrifice sémitique — la métathèse d’une racine
Égyptien pharaonique · Démotique · Copte · Hébreu · Araméen · Arabe
Sous les auspices de 𓅝𓏏𓏭𓅆𓇋𓈎𓂋𓏝 (Ḏḥwty íḳr | Djehouty L’Excellent) ! ق ر ء
וַיַּרְא יוֹסֵף אִתָּם אֶת־בִּנְיָמִין וַיֹּאמֶר לַאֲשֶׁר עַל־בֵּיתוֹ הָבֵא אֶת־הָאֲנָשִׁים הַבָּיְתָה וּטְבֹחַ טֶבַח וְהָכֵן כִּי אִתִּי יֹאכְלוּ הָאֲנָשִׁים בַּצָּהֳרָיִם
way·yar yō·w·sêp̄ ʾit·tām ʾêṯ bin·yā·mîn way·yō·mer la·ʾă·šer ʿal-bê·ṯōw hā·ḇê ʾêṯ hā·ʾă·nā·šîm hab·bā·yə·ṯāh ū·ṭə·ḇō·aḥ ṭe·ḇaḥ wə·hā·ḵên kî ʾit·tî yō·ḵə·lū hā·ʾă·nā·šîm baṣ·ṣā·ho·rā·yim
« Alors Joseph vit Benjamin avec eux, et dit à son maître d’hôtel : Mène ces hommes dans la maison, et tue quelque bête, et l’apprête ; car ils mangeront à midi avec moi. » — Genèse 43 : 16, Bible (traduction Martin).
فَلَمَّا بَلَغَ مَعَهُ ٱلسَّعْىَ قَالَ يَٰبُنَىَّ إِنِّىٓ أَرَىٰ فِى ٱلْمَنَامِ أَنِّىٓ أَذْبَحُكَ فَٱنظُرْ مَاذَا تَرَىٰ
Falammā balagha maʿahu s-saʿya qāla yā bunayya ʾinnī ʾarā fī l-manāmi ʾannī ʾadhbaḥuka fa-nẓur mādhā tarā
« Alors, quand celui-ci eut atteint l’âge de s’activer avec lui, il (Abraham) dit : « Ô mon fils ! Vraiment, moi, je vois en songe que je t’immole. Considère alors ta façon de voir ! » » — Sourate 37, الصافات / Aṣ-Ṣāffāt, verset 102 (trad. M. Maurice Gloton, p. 450, Albouraq 2018).
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Introduction — tuer, immoler, sacrifier
Le verbe 𓄡𓂧𓃀𓌪𓂡 (lire ẖdb / ẖedeb) dit dans la langue pharaonique un acte sans détour : tuer, massacrer, abattre — hommes et bêtes. Le déterminatif du couteau 𓌪 et celui de l’homme frappant 𓀜 en fixent la brutalité. Rien, dans les attestations égyptiennes, n’y ajoute de dimension rituelle : on tue à la guerre, on tue injustement, on massacre l’ennemi.
Or cette racine se retrouve, dans les langues sémitiques, chargée d’un sens que l’égyptien ne lui donnait pas : celui du sacrifice. L’hébreu זָבַח (zabaḥ) et l’arabe ذَبَحَ (ḏabaḥa) disent l’immolation rituelle, la victime offerte, l’autel. L’acte de mise à mort y devient acte cultuel.
Deux questions commandent donc cette étude. D’abord une question de forme : comment l’égyptien ẖ-d-b devient-il le sémitique ḏ-b-ḥ ? Nous verrons qu’une métathèse régulière — une rotation des radicales — en rend compte exactement. Ensuite une question de sens : par quel mouvement le meurtre profane devient-il sacrifice sacré ? Nous suivrons cette transformation jusque dans un mot araméen célèbre, prononcé sur une croix.
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I. Correspondances phonétiques inter-langues
| Égyptien | Hébreu | Arabe |
|---|---|---|
| 𓄡 (ẖ) | ח (het / ħ, x) | ح (ḥāʾ / ḥ) |
| 𓂧 (d) | ט (tèt / ṭ) · ז (zayin / z) | ذ (ḏāl / ḏ) |
| 𓃀 (b) | ב (beth / b) | ب (bāʾ / b) |
Sémitiques communs : pour 𓄡 — ẖ, ḥ, ġ ; pour 𓂧 — d, ḏ, ṭ, t ; pour 𓃀 — b, m, p.
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II. Phonèmes de l’égyptien pharaonique
2.1 𓄡 — fricative palatale sourde (ẖ)
Copte : Ⳉ / ⳉ (khori) [ḫ] en akhmîmique · Ϩ / ϩ (hōri) [h] en sahidique, fayoumique et akhmîmique · Ϧ / ϧ (ḫai) [x] en bohaïrique.
Le Ϩ (hōri) dérive du ẖ et du ḥ pharaoniques — ce phonème se comporte comme une spirante glottale.
Hébreu : ח (het / ħ, x) — Arabe : ح (ḥāʾ / ḥ)
Sémitiques : ẖ, ḥ, ġ.
2.2 𓂧 — occlusive dentale faible (d)
Le signe figure la main, pouce accolé aux autres doigts. La lettre d de l’égyptien ancien vient d’un mot désignant la main, íd — à comparer avec l’hébreu יָד (yad, main) et l’arabe يَد (yad, main).
Hébreu : דּ (dāl) ou ט (tet) ; ici ז (zayin) — Arabe : ذ (ḏāl / ḏ)
Sémitiques : d, ḏ, ṭ, t.
2.3 𓃀 — occlusive bilabiale sonore (b)
Copte : Ⲃ / ⲃ (bēta) [b, v, w] · Ⲙ / ⲙ (mē) [m] · Ⲡ / ⲡ (pi) [p] · Ⲩ / ⲩ [u, w, i, v]
Hébreu : ב (beth / b) — Arabe : ب (bāʾ / b)
Sémitiques : b, m, p.
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III. Déterminatifs hiéroglyphiques
𓀜 Homme frappant avec un bâton tenu à deux mains — déterminatif de la force, de la violence, de ce qui demande un effort, et d’enseigner.
𓌪 Couteau — idéogramme ou déterminatif du couteau ; déterminatif d’immoler, de couper, de tailler, d’être aiguisé.
𓂡 Avant-bras, la main tenant un bâton — déterminatif de tout acte demandant un effort, d’examiner, d’être fort.
𓀒 Homme tombant — déterminatif de tomber, de renverser, et de l’ennemi.
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IV. Vocables de l’égyptien pharaonique
𓄡𓂧𓃀𓀜 (lire ẖdb / ẖedeb) — verbe : tuer, massacrer, abattre (gens, animaux). Variante graphique de même sens : 𓄡𓂧𓃀𓌪𓂡.
𓄡𓏏𓃀𓀒𓂡 (lire ẖtb / ẖeteb) — verbe : renverser, abattre, ruiner. Le vocable a aussi le sens de verser une préparation dans un liquide.
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V. Démotique et copte
En démotique : ẖtb — tuer.
Le copte a conservé toute la famille, verbe et noms :
ϩⲱⲧⲃ (sahidique), ϩⲱⲧⲉⲃ (bohaïrique) — verbe : tuer.
ϩⲁⲧⲃⲉ (sahidique), ϩⲟⲧⲃⲉ — nom : meurtre.
ϩⲱⲧⲃⲉ- (sahidique) — nom : meurtrier.
ϩⲉⲧⲃⲉ (sahidique) — nom : victime, celui qui a été tué.
Valeurs phonétiques mobilisées : Ϩ [h] · Ϧ [x] · Ⲱ [oː] · Ⲟ [o] · Ⲉ [e] · Ⲁ [a, ʕ, ʔ] · Ⲧ [t, d] · Ⲃ [b, v, w].
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VI. La métathèse — une rotation des radicales
C’est ici que se noue la démonstration. Les vocables verbaux de l’hébreu — טֶבַח (ṭebaḥ), זָבַח (zabaḥ) — et celui de l’arabe — ذَبَحَ (ḏabaḥa) —, qui portent les mêmes acceptions, remontent à l’égyptien pharaonique 𓄡𓂧𓃀𓀜 (ẖdb) et 𓄡𓏏𓃀𓀒𓂡 (ẖtb). Mais la correspondance n’est pas immédiate : elle passe par un déplacement de position — une métathèse.
6.1 Le tableau des positions
| Position ég. | Égyptien | Position sém. | Hébreu · Arabe |
|---|---|---|---|
| 1re | 𓄡 (ẖ) | 3e | ח (ḥ) · ح (ḥ) |
| 2e | 𓂧 (d) | 1re | ז / ט (z / ṭ) · ذ (ḏ) |
| 3e | 𓃀 (b) | 2e | ב (b) · ب (b) |
6.2 Une permutation circulaire
Le mouvement se laisse décrire d’un mot : la première radicale égyptienne passe en dernière position, et les deux autres avancent d’un cran. C’est une permutation circulaire, non un échange désordonné :
Égyptien : 𓄡 (ẖ) · 𓂧 (d) · 𓃀 (b) → ẖ – d – b
Sémitique : ذ (ḏ) · ب (b) · ح (ḥ) → ḏ – b – ḥ
Autrement dit, en faisant tourner d’un cran les signes égyptiens, on obtient exactement l’ordre sémitique :
𓄡𓂧𓃀𓀜 (ẖdb) → 𓂧𓃀𓄡𓀜 (dbẖ) = ذ ب ح (ḏ-b-ḥ) · ז ב ח (z-b-ḥ)
𓄡𓏏𓃀𓀒𓂡 (ẖtb) → 𓏏𓃀𓄡𓀒𓂡 (tbẖ) = ט ב ח (ṭ-b-ḥ)
6.3 L’araméen — le témoin décisif
Un fait vient confirmer la démonstration de la manière la plus nette. En araméen, la racine du sacrifice n’est ni celle de l’hébreu ni celle de l’arabe : c’est דְּבַח (dəḇaḥ), avec un dalet initial — verbe « sacrifier », attesté en araméen biblique (Esdras 6:3), auquel répond le nom דִּבְחִין (diḇḥīn), « sacrifices ».
Or la deuxième radicale égyptienne est précisément 𓂧, la main, valant d. La rotation que nous venons de décrire donne donc, exactement :
Égyptien : 𓄡 (ẖ) · 𓂧 (d) · 𓃀 (b) → par rotation : d – b – ẖ
Araméen : ד (d) · ב (b) · ח (ḥ) → d – b – ḥ
Il faut cependant énoncer ce fait avec précision. La phonologie sémitique comparée reconstruit pour cette racine un phonème interdental ancien, *ḏ : l’arabe ذ l’a conservé, l’hébreu l’a fait passer à la sifflante ז (z), l’araméen à la dentale ד (d). Le d araméen est donc, du point de vue sémitique interne, une évolution régulière et non un archaïsme.
La coïncidence avec l’égyptien n’en demeure pas moins notable, et c’est ainsi qu’il convient de la présenter : parmi les trois langues, l’araméen est celle dont la forme se superpose le plus exactement à la métathèse attendue de 𓄡𓂧𓃀𓀜. Que cette superposition tienne à un héritage direct ou à une convergence, la question reste ouverte — mais le fait est là, et il mérite d’être versé au dossier.
Le même dalet se retrouve dans le nom de l’autel. La racine consonantique du mot désignant l’autel est m-d-b-ḥ en araméen, en syriaque et en arabe : l’arabe مَذْبَح (maḏbaḥ) et l’hébreu מִזְבֵּחַ (mizbêaḥ) sont une seule et même formation, à la sifflante près.
Les lexiques classiques donnent d’ailleurs pour cognats de l’hébreu זָבַח (zabaḥ) : l’ougaritique, l’arabe ذَبَحَ, l’akkadien zibû, le phénicien zbḥ et le sabéen dbḥ — ce dernier, comme l’araméen, à dentale.
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VII. Attestations pharaoniques
Le terme 𓄡𓂧𓃀𓀜 (ẖdb) est employé dans les textes du Moyen Empire (2033 à 1786 av. J.-C.) au sens de « tuer ».
7.1 Les Aventures de Sinouhé
𓅱𓂧𓏴𓁷𓏤𓊪𓅱 𓌳𓁹𓄿𓆑𓍋𓃀𓏏𓏴𓂋𓈙𓂉𓆑𓊪𓏲𓉔
« c’en est un au visage volontaire lorsqu’il contemple l’Orient : c’est sa joie »
𓄿𓏏𓂻𓆑𓂋𓏤 𓌒𓌙𓀀𓏥𓅷𓄿𓄿𓀜𓆑𓇋𓆎𓅓𓄛𓏤𓏏𓆑𓏏𓇋𓏏𓇋𓂻𓆑𓂜
« que de charger les barbares ! Il saisit son bouclier pour piétiner (l’adversaire), et ne »
𓄙𓅓𓈖𓆑 𓂝𓏤 𓄡𓂧𓃀𓀜𓆑𓂜𓈖𓃹𓈖𓂋𓅱𓇋𓂻𓂚𓅱𓌕𓆑𓂜𓈖
« saurait s’y reprendre à deux fois quand il tue ! Nul ne peut éviter sa flèche, ni »
Les Aventures de Sinouhé, B60 à B62, pages 38-39, Cahier de l’Association d’Égyptologie Isis numéro 4, texte hiéroglyphique, translittération et traduction commentée par Patrice Le Guilloux, seconde édition, Angers 2005.
Le contexte est militaire : c’est le portrait du guerrier qui frappe sans se reprendre. Aucune connotation rituelle — ẖdb y désigne le fait de donner la mort au combat.
7.2 La prophétie d’Ipou-Our
Passage 5, 12
𓐍𓈖𓌰𓅓𓏲𓂉 𓏛 𓅓𓋴𓐍𓏏 𓀜𓈖𓏏 𓆱𓏏𓏤
« on (l’) accable de coups de bâton, »
𓄡𓂧𓃀𓏲𓌪𓂡𓅓𓈖𓆑𓅪𓏥
« on (le) tue au moyen d’un crime. »
La prophétie d’Ipou-Our, 5, 12, in Les Prophéties de l’Égypte ancienne, textes traduits et commentés par André Fermat et Michel Lapidus, pages 124-125, édit. MdV.
Passage 13, 5
𓈖𓈟𓅓𓀜 𓈖𓏏𓏭 𓁷𓏤𓆑
« on vole (ce qu’il a) sur lui, »
𓐍𓈖𓌰𓅓𓂉 𓏛 𓅓𓋴𓐍𓏴 𓀜𓈖𓏏 𓆱𓏏𓏤
« et roué de coups ! »
𓄡𓂧𓃀𓏲𓌪𓂡𓅓𓈖𓆑𓄿𓅪
« et tué injustement. »
La prophétie d’Ipou-Our, 13, 5, in Les Prophéties de l’Égypte ancienne, textes traduits et commentés par André Fermat et Michel Lapidus, pages 124-125, édit. MdV.
Ici encore, le registre est celui de la violence subie et de l’injustice : ẖdb m nf, « tuer au moyen d’un crime ». Le mot est du côté du meurtre, non de l’offrande.
7.3 La bataille de Qadech — « massacrer »
Dans les reliefs de Qadech, le verbe prend le sens plein de massacrer :
Extraits du Texte des Reliefs, Bataille de Qadech. Reliefs : KRI II, 131-133 (§ 11). Traduction de Frédéric Servajean, in Quatre études sur la bataille de Qadesh, Cahiers « Égypte » Nilotique et Méditerranéenne, Montpellier 2012.
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VIII. Les vocables de l’hébreu — une racine dédoublée
L’hébreu présente une particularité remarquable : il a dédoublé la racine en deux familles distinctes, réparties selon la nature de l’acte.
8.1 ז-ב-ח — le sacrifice
זָבַח (zabaḥ / zaw-bakh’) — verbe : tuer, abattre, sacrifier, immoler, offrir en sacrifice, présenter, abattre pour le sacrifice ou pour la nourriture.
זֶבַח (zebaḥ / zeh’-bakh) — nom masculin : victime, victime sacrifiée, sacrifice de justice, sacrifice de l’alliance, sacrifice annuel, offrande de remerciement, la pâque.
8.2 ט-ב-ח — l’abattage
טָבַח (ṭabaḥ / taw-bakh’) — verbe : abattre, massacrer, tuer, tuer impitoyablement.
טֶבַח (ṭebaḥ / teh’-bakh) — nom masculin : abattage, massacre, abattage d’animaux, boucherie.
8.3 Attestations de ז-ב-ח — sacrifier, immoler
way·yiš·laḥ ʾêṯ na·ʿă·rê bə·nê yiś·rā·ʾêl way·ya·ʿă·lū ʿō·lōṯ way·yiz·bə·ḥū zə·ḇā·ḥîm šə·lā·mîm Yah·weh pā·rîm
« Il envoya des jeunes hommes, enfants d’Israël, pour offrir à l’Éternel des holocaustes, et immoler des taureaux en sacrifices d’actions de grâces. »
Exode 24 : 5, Bible (traduction Louis Segond).
wə·šā·mə·ʿū lə·qō·le·ḵā ū·ḇā·ṯā ʾāt·tāh wə·ziq·nê yiś·rā·ʾêl ʾel-me·leḵ-miṣ·ra·yim wa·ʾă·mar·tem ʾê·lāw Yah·weh ʾĕ·lō·hê hā·ʿiḇ·rî·yîm niq·rāh ʿā·lê·nū wə·ʿat·tāh nê·lă·ḵāh nā de·reḵ šə·lō·šeṯ yā·mîm bam·miḏ·bār wə·niz·bə·ḥāh Yah·weh ʾĕ·lō·hê·nū
« Ils écouteront ta voix ; et tu iras, toi et les anciens d’Israël, auprès du roi d’Égypte, et vous lui direz : L’Éternel, le Dieu des Hébreux, nous est apparu. Permets-nous de faire trois journées de marche dans le désert, pour offrir des sacrifices à l’Éternel, notre Dieu. »
Exode 3 : 18, Bible (traduction Louis Segond).
way·hî kî-hiq·šāh p̄ar·ʿōh lə·šal·lə·ḥê·nū way·ya·hă·rōḡ Yah·weh kāl-bə·ḵōr bə·ʾe·reṣ-miṣ·ra·yim mib·bə·ḵō·wr bə·hê·māh ʿal-kên ʾă·nî zō·ḇê·aḥ Yah·weh kāl-pe·ṭer re·ḥem haz·zə·ḵā·rîm wə·ḵāl bə·ḵōr bā·nay ʾep̄·deh
« …et, comme Pharaon s’obstinait à ne point nous laisser aller, l’Éternel fit mourir tous les premiers-nés dans le pays d’Égypte… Voilà pourquoi j’offre en sacrifice à l’Éternel tout premier-né des mâles, et je rachète tout premier-né de mes fils. »
Exode 13 : 15, Bible (traduction Louis Segond).
wa·ʾă·ḵal·tem ḥê·leḇ lə·śā·ḇə·ʿāh ū·šə·ṯî·ṯem dam lə·šik·kā·rō·wn miz·ziḇ·ḥî ʾă·šer zā·ḇaḥ·tî lā-ḵem
« Vous mangerez de la graisse jusqu’à vous en rassasier, et vous boirez du sang jusqu’à vous enivrer, à ce festin de victimes que j’immolerai pour vous. »
Ézéchiel 39 : 19, Bible (traduction Louis Segond).
wə·lā·ʾiš·šāh ʿê·ḡel mar·bêq bab·bā·yiṯ wat·tə·ma·hêr wat·tiz·bā·ḥê·hū wat·tiq·qaḥ qe·maḥ wat·tā·lāš wat·tō·p̄ê·hū maṣ·ṣō·wṯ
« La femme avait chez elle un veau gras, qu’elle se hâta de tuer ; et elle prit de la farine, la pétrit, et en cuisit des pains sans levain. »
1 Samuel 28 : 24, Bible (traduction Louis Segond).
8.4 Attestations de ט-ב-ח — tuer, égorger, massacrer
way·yar yō·w·sêp̄ ʾit·tām ʾêṯ bin·yā·mîn way·yō·mer la·ʾă·šer ʿal-bê·ṯōw hā·ḇê ʾêṯ hā·ʾă·nā·šîm hab·bā·yə·ṯāh ū·ṭə·ḇō·aḥ ṭe·ḇaḥ wə·hā·ḵên kî ʾit·tî yō·ḵə·lū hā·ʾă·nā·šîm baṣ·ṣā·ho·rā·yim
« Alors Joseph vit Benjamin avec eux, et dit à son maître d’hôtel : Mène ces hommes dans la maison, et tue quelque bête, et l’apprête ; car ils mangeront à midi avec moi. »
Genèse 43 : 16, Bible (traduction Martin).
ḥe·reḇ pā·ṯə·ḥū rə·šā·ʿîm wə·ḏā·rə·ḵū qaš·tām lə·hap·pîl ʿā·nî wə·ʾeḇ·yō·wn liṭ·ḇō·w·aḥ yiš·rê-ḏā·reḵ
« Les méchants tirent le glaive, ils bandent leur arc, pour faire tomber le malheureux et l’indigent, pour égorger ceux dont la voie est droite. »
Psaumes 37 : 14, Bible (traduction Louis Segond).
lə·ma·ʿan lā·mūḡ lêḇ wə·har·bêh ham·miḵ·šō·lîm ʿal kāl-ša·ʿă·rê·hem nā·ṯat·tî ʾiḇ·ḥaṯ-ḥā·reḇ ʾāḥ ʿă·śū·yāh lə·ḇā·rāq mə·ʿuṭ·ṭāh lə·ṭā·ḇaḥ
« Pour jeter l’effroi dans les cœurs, pour multiplier les victimes, à toutes leurs portes je les menacerai de l’épée. Ah ! elle est faite pour étinceler, elle est aiguisée pour massacrer. »
Ézéchiel 21 : 15, Bible (traduction Louis Segond).
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IX. Les vocables de l’arabe — ذ-ب-ح
ذَبَحَ / يَذْبَحُ (ḏabaḥa / yaḏbaḥu) — verbe, forme I : tuer, abattre, égorger, sacrifier, immoler, saigner, assassiner, massacrer.
ذابِح (ḏābiḥ) — nom : un tueur, un boucher.
مَذْبَح (maḏbaḥ) — nom : abattoir, boucherie, autel sacrificiel.
ذِبْح (ḏibḥ) — nom : victime que l’on égorge, victime sacrificielle, sacrifice de sang.
ذَبْح (ḏabḥ) — nom verbal : abattage, décollation, égorgement.
مَذْبَحَة (maḏbaḥa) — nom : massacre, boucherie, carnage, hécatombe.
ذَبِيح (ḏabīḥ) — adjectif : égorgé, immolé.
9.1 Attestations coraniques
La racine ذ-ب-ح ne compte que neuf occurrences dans le Coran. En voici six, dans les traductions de M. Maurice Gloton.
Le songe d’Abraham — Sourate 37, verset 102
Falammā balagha maʿahu s-saʿya qāla yā bunayya ʾinnī ʾarā fī l-manāmi ʾannī ʾadhbaḥuka fa-nẓur mādhā tarā, qāla yā ʾabati fʿal mā tuʾmaru satajidunī ʾin shāʾa llāhu mina ṣ-ṣābirīna
« Alors, quand celui-ci eut atteint l’âge de s’activer avec lui, il (Abraham) dit : « Ô mon fils ! Vraiment, moi, je vois en songe que je t’immole. Considère alors ta façon de voir ! » Il dit : « Ô mon père ! Fais ce qui t’est commandé, tu me trouveras, si Allâh veut, parmi les endurants. » »
Sourate 37, الصافات / Aṣ-Ṣāffāt, Celles qui se tiennent en rangs, verset 102, page 450, essai de traduction et annotations par M. Maurice Gloton, édition bilingue Arabe-Français, éditions Albouraq 2018.
L’offrande substituée — Sourate 37, verset 107
Wa fadaynāhu bi-dhibḥin ʿaẓīmin
« Nous l’avons racheté par une offrande sacrificielle sans commune mesure. »
Sourate 37, الصافات / Aṣ-Ṣāffāt, verset 107, page 450, essai de traduction et annotations par M. Maurice Gloton, édition bilingue Arabe-Français, éditions Albouraq 2018.
La vache de Moïse — Sourate 2, versets 67 et 71
Wa ʾidh qāla mūsā li-qawmihi ʾinna llāha yaʾmurukum ʾan tadhbaḥū baqaratan, qālū ʾa-tattakhidhunā huzuwan, qāla ʾaʿūdhu bi-llāhi ʾan ʾakūna mina l-jāhilīna
« Dès lors, Moïse dit à ses tenants : « Vraiment, Allâh vous ordonne d’immoler une vache. » Ils dirent : « Te moques-tu de nous ? » Il dit : « Je cherche refuge auprès d’Allâh pour ne pas être parmi les ignorants. » »
Sourate 2, البقرة / Al-Baqara, La Vache, verset 67, page 10, essai de traduction et annotations par M. Maurice Gloton, édition bilingue Arabe-Français, éditions Albouraq 2018.
Qāla ʾinnahu yaqūlu ʾinnahā baqaratun lā dhalūlun tuthīru l-ʾarḍa wa lā tasqī l-ḥartha musallamatun lā shiyata fīhā, qālū l-ʾāna jiʾta bi-l-ḥaqqi fa-dhabaḥūhā wa mā kādū yafʿalūna
« Il (Moïse) dit : « Il (Allâh) dit : Ce sera une vache non asservie au labour de la terre, ni à l’arrosage des champs, saine et sans bigarrures. » Ils dirent : « Maintenant tu es venu avec la Vérité ! » Alors ils l’immolèrent. Or, ils avaient failli ne pas s’exécuter. »
Sourate 2, البقرة / Al-Baqara, La Vache, verset 71, page 11, essai de traduction et annotations par M. Maurice Gloton, édition bilingue Arabe-Français, éditions Albouraq 2018.
La huppe de Salomon — Sourate 27, versets 20-21
Wa tafaqqada ṭ-ṭayra fa-qāla mā liya lā ʾarā l-hudhuda ʾam kāna mina l-ghāʾibīna · La-ʾuʿadhdhibannahu ʿadhāban shadīdan ʾaw la-ʾadhbaḥannahu ʾaw la-yaʾtiyannī bi-sulṭānin mubīnin
« Et il inspecta les oiseaux. Alors, il dit : « Pourquoi moi, ne vois-je pas la huppe (hudhud) ? Est-elle parmi les absents ? Sûrement, je lui infligerai une ferme correction, ou je l’immolerai, ou elle viendra à moi avec un argument explicite. » »
Sourate 27, النمل / An-Naml, Les Fourmis, versets 20-21, page 378, essai de traduction et annotations par M. Maurice Gloton, édition bilingue Arabe-Français, éditions Albouraq 2018.
Pharaon et les fils d’Israël — Sourate 28, verset 4
ʾInna firʿawna ʿalā fī l-ʾarḍi wa jaʿala ʾahlahā shiyaʿan yastaḍʿifu ṭāʾifatan minhum yudhabbiḥu ʾabnāʾahum wa yastaḥyī nisāʾahum, ʾinnahu kāna mina l-mufsidīna
« Vraiment, Pharaon était hautain sur terre. Il avait réparti ses sujets en groupes dont il méprisait une partie. Il immolait leurs fils et forçait leurs femmes à vivre honteusement. Vraiment, il était parmi ceux qui sèment la corruption. »
Sourate 28, القصص / Al-Qaṣaṣ, Le Récit, verset 4, page 385, essai de traduction et annotations par M. Maurice Gloton, édition bilingue Arabe-Français, éditions Albouraq 2018.
Ce dernier verset est éclairant pour notre propos : la forme intensive يُذَبِّحُ (yuḏabbiḥu) y décrit le massacre des nouveau-nés par Pharaon. Le même verbe sert donc, dans le même corpus, à l’offrande d’Abraham et au crime du tyran — l’arabe ayant conservé, sous une racine unique, l’ambivalence que l’égyptien portait déjà.
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X. La question du « sabachthani »
Reste un dossier que cette racine permet de rouvrir. Selon Marc et Matthieu, Jésus aurait crié en araméen, peu avant de mourir : « Eloï, Eloï, lama sabachthani ? » — parole qui reprend l’ouverture du Psaume 22 des Tehilim, les Psaumes du roi David. La tradition traduit : « pourquoi m’as-tu abandonné ? »
10.1 Les deux seules occurrences
Le vocable ne figure qu’à deux endroits dans tout le Nouveau Testament, tous deux dans les récits de la Passion. Ni Luc ni Jean ne rapportent cette parole : elle appartient à la tradition marcienne, que Matthieu reprend.
Elōi elōi lema sabachthani ?
« Mon Dieu, mon Dieu, pourquoi m’as-tu abandonné ? » — traduction donnée par l’évangéliste lui-même.
Évangile selon Marc, chapitre 15, verset 34.
Ēli ēli lema sabachthani ?
« Mon Dieu, mon Dieu, pourquoi m’as-tu abandonné ? »
Évangile selon Matthieu, chapitre 27, verset 46.
Le verset-source est le Psaume 22, verset 2 : אֵלִי אֵלִי לָמָה עֲזַבְתָּנִי (ʾēlī ʾēlī lāmāh ʿăzaḇtānī).
Or, si l’on rapporte le vocable שבחתני (SaBaCHtani) à la racine que nous étudions — l’arabe ذ-ب-ح (ḏ-b-ḥ), l’hébreu ז-ב-ח (z-b-ḥ), qui donnent ذَبَحَ (ḏabaḥa) et זָבַח (zabaḥ) : sacrifier, immoler, égorger —, la phrase prend un tout autre sens :
Non pas abandonné, donc, mais immolé : le Christ offert en victime, et non délaissé par son Dieu. On mesure la portée du déplacement. Ce n’est plus une plainte d’abandon, c’est le constat d’un sacrifice — celui-là même que le récit d’Abraham, dans le Coran comme dans la Genèse, met en scène avec la même racine (ʾadhbaḥuka, « je t’immole »).
Ce qui lui fait obstacle. La tradition savante rapporte le grec σαβαχθανι à l’araméen שבקתני (šəḇaqtanī), de la racine ש-ב-ק (š-b-q), « laisser, abandonner » — racine propre à l’araméen, et que les Targums conservés emploient effectivement pour rendre l’hébreu עֲזַבְתָּנִי (ʿăzaḇtānī) du Psaume 22. Surtout, l’araméen ne dit pas le sacrifice par une sifflante : il le dit par דְּבַח (dəḇaḥ), avec un dalet. « Tu m’as sacrifié » se serait donc prononcé dəḇaḥtanī, que le grec aurait transcrit par un delta, non par un sigma. Enfin, la critique textuelle ne connaît, à notre connaissance, aucune variante manuscrite qui porterait un zêta (ζαβαχθανι) à la place du sigma.
Ce qui la nourrit. Reste une anomalie que l’on ne peut écarter : le χ du grec transcrit ordinairement une gutturale du type ḥet, non un qof — lequel se rend plutôt par κ. La forme grecque transmise se prête donc mal, phonétiquement, à la racine š-b-q qu’on lui assigne. C’est cette gêne, réelle, qui a nourri les lectures alternatives.
Où cela laisse la question. La proposition demande à être soutenue sur le terrain de la transmission du texte, et non sur celui du sens seul. En l’état, elle se heurte au dalet araméen ; elle trouve appui dans l’aspirée grecque. Nous la versons au dossier à ce titre : comme une question ouverte, non comme un acquis.
Nous la versons ici au dossier de la racine, où elle a sa place : si le sémitique a bien tiré du meurtre pharaonique le vocabulaire du sacrifice, alors la question de savoir ce qui, au juste, a été dit sur cette croix relève aussi de la lexicographie comparée.
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Conclusion
Nous étions partis d’un verbe brutal. 𓄡𓂧𓃀𓌪𓂡 (ẖdb) dit, dans l’Égypte pharaonique, l’acte de tuer — au combat chez Sinouhé, par crime chez Ipou-Our, par massacre à Qadech. Le couteau 𓌪 et l’homme frappant 𓀜 en fixent le registre : celui de la violence, non du rite.
Une permutation circulaire des radicales — la première passant en dernière position — transforme cet ẖ-d-b en d-b-ḥ : et voici l’arabe ذَبَحَ (ḏabaḥa) et l’hébreu זָבַח (zabaḥ). La régularité du procédé se vérifie deux fois plutôt qu’une, puisque le doublet égyptien à dentale sourde, 𓄡𓏏𓃀𓀒𓂡 (ẖtb), donne par la même rotation l’hébreu טָבַח (ṭabaḥ). Et c’est l’araméen dont la forme se superpose le plus exactement à la métathèse attendue : sa racine du sacrifice, דְּבַח (dəḇaḥ), présente la même dentale que le scribe pharaonique écrivait 𓂧 — là où l’hébreu a la sifflante et l’arabe l’interdentale.
Mais le plus remarquable est le trajet du sens. L’égyptien ne connaissait que le meurtre ; les langues sémitiques en ont tiré le sacrifice. Et elles l’ont fait différemment : l’hébreu en dédoublant la racine — ז-ב-ח pour l’offrande sacrée, ט-ב-ח pour la boucherie profane —, l’arabe en gardant les deux sous un seul mot, où l’autel et l’abattoir portent le même nom, مَذْبَح. D’un côté la langue sépare ce que le rite veut distinguer ; de l’autre elle rappelle que le geste, lui, est identique.
C’est peut-être la leçon de cette racine : entre tuer et sacrifier, les langues n’ont jamais cessé de tracer, puis d’effacer, la même frontière.
𓅝𓏏𓏭𓅆𓇋𓈎𓂋𓏝 Ḏḥwty íḳr — Djehouty L’Excellent