𓈙𓃀𓏮  ĆĄby / shĂ©bi

MĂȘler, mĂ©langer, allier — la racine du mĂ©lange

Étude lexicographique et Ă©tymologique comparĂ©e
Égyptien pharaonique · DĂ©motique · Copte · HĂ©breu · Arabe · Langues mandĂ©

Sous les auspices de 𓅝𓏏𓏭𓅆𓇋𓈎𓂋𓏝 (ណងwty Ă­ážłr | Djehouty L’Excellent) ! ق ۱ ŰĄ

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I. Sens et acceptions

Le verbe 𓈙𓃀𓏮 (lire ĆĄby / shĂ©bi) signifie : mĂ©langer, mixer, allier, mĂȘler, mĂȘler Ă , associer, s’associer avec — et, par extension vers le trouble, altĂ©rer, modifier, brouiller, rendre confus. La racine unit ainsi deux versants d’une mĂȘme opĂ©ration : rĂ©unir (mĂȘler, allier) et confondre (brouiller). Ce qui est mĂ©langĂ© est Ă  la fois enrichi et rendu indistinct — l’ambivalence est au cƓur du mot.

La racine Ă©gyptienne se lit, de droite Ă  gauche, 𓈙 (ĆĄ) — 𓃀 (b) — 𓇋 (j). On verra qu’elle a un cognat sĂ©mitique remarquable, dont l’arabe modifie seulement le timbre de la semi-voyelle finale.

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II. Correspondances phonétiques

Hiéroglyphe Hébreu Arabe Copte
𓈙 (ĆĄ, sh) کځ (shin) [ʃ] ŰŽ (shÄ«n) Ïą (ĆĄai) [ʃ]
𓃀 (b) Ś‘ÖŒ / Ś‘ (bet) [b, v] Űš (bāʟ) [b] âȂ (bēta) [b, v, w]
𓇋 (j, i) Ś™ / Ś• / ڜ (yod, waw, lamed) ي / و (yāʟ, wāw) âȀ, âȈ, âȎ

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III. PhonĂšmes de l’Ă©gyptien pharaonique

3.1  đ“ˆ™ — Le bassin / la piĂšce d’eau (ĆĄ / sh)

Chuintante apico-palatale sourde [ʃ]. Le signe copte Ïą (ĆĄai) qui la note en dĂ©rive directement — il est inspirĂ© du hiĂ©roglyphe 𓆷 (sha), le bassin de jardin. HĂ©breu : کځ (shin). Arabe : ŰŽ (shÄ«n). SĂ©mitiques : ĆĄ, áčŻ, ƛ, z, ǧ, et plus rarement áž„.

3.2  đ“ƒ€ — La jambe et le pied (b)

Occlusive bilabiale sonore. Copte : /b/ (âȂ, bēta), /m/ (âȘ, mē), /p/ (âČ , pi), /w/ (âČš). L’oscillation b/p/m/w est rĂ©guliĂšre dans le domaine chamito-sĂ©mitique.

3.3  đ“‡‹ — Le roseau fleuri (j / i)

Constrictive palatale sonore, alternative de 𓈙 pour la valeur vocalique : yod, iota, i, y. Copte : âȀ (alpha), âȈ (ei), âȎ (ēta). HĂ©breu : Ś™ / Ś• / ڜ. Arabe : ى / ي / و. SĂ©mitiques : ˀ, i, Êż, y, l, w.

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IV. Les déterminatifs

𓏮 — deux bĂątons entrecroisĂ©s, « swa / soua ». DĂ©terminatif de casser, couper, sĂ©parer, endommager, diviser, traverser. Dans les langues mandĂ© d’Afrique de l’Ouest, on retrouve son geste : maninka sĂĄ (gratter, tailler), sɔ̀ɔ (percer, trouer) ; bambara shwĂ  / swĂ  (percer, trouer, transpercer, entrecroiser). Le signe qui figure l’entrecroisement porte, jusque dans le mandĂ©, le nom du percement.

𓈀 — l’ovale (ĆĄn). DĂ©terminatif de cercle, d’encerclement.

đ“„ — trois traits (áž«mt). Marque du pluriel, de la pluralitĂ©, ou le chiffre trois.

𓂝 — l’avant-bras. IdĂ©ogramme de bras, de main.

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V. Vocables de l’Ă©gyptien pharaonique

𓈙𓃀𓏮 (ĆĄby / shĂ©bi) — verbe : mĂ©langer, mixer, allier, mĂȘler, associer, altĂ©rer, brouiller, rendre confus.

đ“ˆ™đ“ƒ€đ“Žđ“ˆ€đ“„ (ĆĄbw / shebou) — nom : nourriture, provisions, offrandes alimentaires. Le mĂ©lange devenu repas.

𓈙𓃀𓃀𓏮𓂝 (ĆĄbb / shebeb) — verbe : pĂ©trir le pain de brassage, mixer, malaxer, brasser la biĂšre.

đ“ˆ™đ“ƒ€đ“ƒ€đ“đ“Žđ“ˆ€đ“„ (ĆĄbb.t / shebebet) — nom : brasseuse (de biĂšre).

𓈙𓃀𓈖𓏮𓏛 (ĆĄbn / sheben) — verbe : mĂȘler, mĂ©langer ; dans 𓈙𓃀𓈖𓏮𓏛𓅓 (ĆĄbn m), « mĂȘler Ă , mĂ©langer Ă  ou avec ».

đ“Žđ“ˆ–đ“Œđ“…± (ĆĄbnw / shebenou) — ce qui est variĂ©, mĂ©langĂ©, bigarrĂ©.

La racine irrigue donc trois domaines : le geste (mĂȘler, malaxer, brasser), le produit (la nourriture composĂ©e, le repas, la biĂšre) et l’agent (la brasseuse). C’est le vocabulaire d’une civilisation oĂč mĂ©langer est un art — celui du cuisinier, du brasseur et du pharmacien.

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VI. Attestations

Le repas de TĂ©ti — Textes des Pyramides

Claude Carrier traduit ici ĆĄb(y) par « repas » : un mets composĂ©, fait de solide et de liquide alliĂ©s — le mĂ©lange mĂȘme.

jw nត~n sw T pn m-Êż jrw.w nn r=f / náž„mw.w ĆĄb=f m-Êż=f / sk sw wn(w) náž„m(w).w msw.t m-Êż=f

« Ledit TĂ©ti s’est protĂ©gĂ© de la main de ceux qui voudraient faire cela contre lui, de ceux qui voudraient enlever son repas de sa main alors que celui-ci existe, de ceux qui voudraient enlever son souper de sa main… »

Textes des Pyramides de Téti, antichambre, T/A/W, col. 9-10, Spruch 254, §290 c-292 a. Trad. Claude Carrier, pp. 296-297, éd. CYBELE 2009.

BroyĂ© et mĂ©langĂ© — Papyrus Ebers

bnr ÊżmȜ : 1. Nត(=w) ĆĄb(=w). Swj jn s nty áž„r mn

« Datte ĂąmĂą : 1. (Ce) sera broyĂ© et mĂ©langĂ©. À boire par l’homme qui souffre. »

Papyrus Ebers, planche 32, 21. Trad. Bernard Lalanne & Gérard Métra, p. 69, éd. Safran.

m(j)m(j) : 7,5 r ; (j)ny.t bnr : 7,5. Ć b(=w), Êżtáž«(=w) m áž„sȜ áčŻÈœy, nត(=w), ps(=w)

« Épeautre-mimi : 7,5 ro ; noyaux de datte : 7,5 ro. (Ce) sera malaxĂ© et filtrĂ© dans du mucilage mĂąle, broyĂ© et cuit. »

Papyrus Ebers, planche 40, 3. Trad. Bernard Lalanne & GĂ©rard MĂ©tra, p. 85, Ă©d. Safran. — La racine appartient au lexique pharmaceutique autant que culinaire : mĂȘler un remĂšde, c’est le mĂȘme geste que mĂȘler un repas.

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VII. Évolution copte

ÏŁâȓâȃâȉ (sahidique), ÏŁâȓâȃâȓ (bohaĂŻrique) — verbe ; et le qualitatif ÏŁâȟâȟâȃâȉ (sahidique), ÏŁâȟâȃâȓ (bohaĂŻrique) : changer, transformer, sĂ©parer. Ces formes viennent directement de 𓈙𓃀𓏮 (ĆĄby). Le glissement de sens est Ă©loquent : de « mĂ©langer » Ă  « changer, transformer ». MĂȘler, c’est dĂ©jĂ  transformer — ce qui entre dans le mĂ©lange n’en ressort plus le mĂȘme.

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VIII. La racine sĂ©mitique — le cognat arabe

Le cognat sĂ©mitique de 𓈙𓃀𓇋 (ĆĄ-b-j) se lit en arabe, de droite Ă  gauche, ŰŽ — و — Űš (ĆĄ-w-b). Les deux premiĂšres consonnes ŰŽ (ĆĄ) et Űš (b) se succĂšdent dans le mĂȘme ordre qu’en Ă©gyptien ; seule la semi-voyelle finale change de timbre — le 𓇋 (j) Ă©gyptien rĂ©pond au و (w) arabe, alternance rĂ©guliĂšre entre deux semi-voyelles apparentĂ©es. La racine, ancienne, appartenait au lexique des prĂ©parations — pharmaceutiques et culinaires — exactement comme en Ă©gyptien.

ŰŽÙŽŰ§ŰšÙŽ / ÙŠÙŽŰŽÙÙˆŰšÙ (ƥāba / yaĆĄĆ«bu) — verbe forme I : mĂȘler, mĂ©langer, mixer, brouiller, falsifier, vicier, confondre ; au figurĂ©, ĂȘtre malhonnĂȘte, indigne de confiance.

ŰŽÙŽÙˆÙ’Űš (ĆĄawb) — nom : mĂ©lange, panachage, mixture, amalgame ; et par glissement, brouillage, confusion.

On notera que l’arabe conserve l’ambivalence exacte de l’Ă©gyptien : mĂȘler (ƥāba) glisse vers falsifier, vicier — le mĂ©lange comme altĂ©ration, comme tromperie. Le brouillage moral naĂźt du brouillage matĂ©riel.

Le verset de la mixture — Sourate 37, 67

La racine ŰŽ-و-Űš ne figure qu’une seule fois dans le Coran, sous le nom ĆĄawb : la mixture bouillante que boiront les damnĂ©s au Jour du Jugement.

Ű«ÙÙ…ÙŽÙ‘ Ű„ÙÙ†ÙŽÙ‘ لَهُمْ ŰčÙŽÙ„ÙŽÙŠÙ’Ù‡ÙŽŰ§ Ù„ÙŽŰŽÙŽÙˆÙ’ŰšÙ‹Ű§ مِّنْ Ű­ÙŽÙ…ÙÙŠÙ…Ù
Thumma ÊŸinna lahum Êżalayhā la-ĆĄawban min áž„amÄ«min

« Puis vraiment, de plus, une mixture de liquide bouillant. »

Sourate 37, Ű§Ù„Ű”Ű§ÙŰ§ŰȘ / AáčŁ-áčąĂąffĂąt / Celles qui se tiennent en rangs, verset 67. Trad. M. Maurice Gloton, p. 448, Ă©d. Albouraq 2018.

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IX. Une lecture d’ensemble

De l’Ă©gyptien Ă  l’arabe, la racine ĆĄ-b tient ensemble une mĂȘme intuition et son ombre. D’un cĂŽtĂ© le geste fĂ©cond du mĂ©lange — le repas composĂ©, la biĂšre brassĂ©e, le remĂšde malaxĂ©, l’alliance ; de l’autre le mĂ©lange qui corrompt — l’altĂ©ration, la falsification, la confusion, et jusqu’Ă  la mixture infernale du chĂątiment. MĂȘler enrichit et mĂȘler avilit : c’est la mĂȘme opĂ©ration selon qu’elle unit des choses qui se complĂštent ou qu’elle brouille ce qui devait rester distinct.

Le copte a retenu de la racine le versant de la transformation (ĆĄibe, changer) ; l’arabe, celui de l’altĂ©ration (ƥāba, falsifier) ; l’Ă©gyptien tenait les deux, et d’abord le plus simple : la main qui mĂȘle la farine, l’eau et le levain pour en faire du pain et de la biĂšre.

𓅝𓏏𓏭𓅆𓇋𓈎𓂋𓏝  ážŽáž„wty Ă­ážłr — Djehouty L’Excellent

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