𓈎𓈖𓄃 ḳn(y) / qeny
La graisse et la force · Le marteau et le roseau · De ḳn(y) à Qayin
Étude lexicographique et étymologique comparée
Égyptien pharaonique · Démotique · Copte · Langues mandé · Hébreu · Arabe · Ougaritique · Guèze
Sous les auspices de 𓅝𓏏𓏭𓅆𓇋𓈎𓂋𓏝 (Ḏḥwty íḳr | Djehouty L’Excellent) ! ق ر ء
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I. Entrée principale
𓈎𓈖𓄃 (lire ḳn(y) / qeny) — verbe : être, devenir gros, gras. Et en tant que nom : gras, gros, et aussi le fumet de la graisse des animaux sacrifiés, qui s’élève vers le ciel.
De cette racine trilitère 𓈎 (ḳ) — 𓈖 (n) — 𓇋 (y) procède l’un des réseaux lexicaux les plus étendus de la langue pharaonique. Six champs de sens s’y déploient — la graisse et l’embonpoint, la force et la bravoure, le martèlement et la forge, le roseau et le tressage, l’achèvement et la mesure, le tort et le préjudice — que relie une même intuition : celle de la consistance acquise. Ce qui est gras a pris du poids ; ce qui est fort a pris de la force ; ce qui est martelé a pris forme ; ce qui est achevé a pris sa mesure.
Cette même racine porte, en hébreu, le nom de קַיִן (Qayin, Caïn) — le forgeron, le civilisateur, le premier bâtisseur de ville.
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II. Correspondances phonétiques inter-langues
| Hiéroglyphe | Hébreu | Arabe |
|---|---|---|
| 𓈎 (ḳ, q) | ק (qof, qoph) | ق (qāf) |
| 𓈖 (n) | נ (Nun) | ن (nūn) |
| 𓇋 (y) | י (yōd), אִ, אֵ | ي (Yāʾ), ى, إ, و (wāw) |
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III. Phonèmes de l’égyptien pharaonique
3.1 𓈎 — Dune de sable, flanc de colline (ḳ / q)
Occlusive vélaire sourde. Voir ḳȝ.t (qél.t — hauteur, éminence, ce qui est en hauteur) et ḳȝȝ (qélel — colline, terre haute). Comme en bambara (Niger-Congo) « kùlu » : terre haute, montagne, colline, crête — et par extension mèche de cheveux au-dessus de la tête, huppe d’oiseau.
Copte : /k/ > ⲕ (A, F, L, M, S, B), ⲭ (B) ; /ḵ/ > ϭ (A, F, L, M, S, B).
Hébreu : ק (Qoph). Arabe : ق (ḳāf). Sémitiques : ḳ, k, q, g, ģ.
3.2 𓈖 — Le filet d’eau (n)
Occlusive apico-dentale. Copte : /n/ (Ⲛ/ⲛ, nē) ; /m/ (Ⲙ/ⲙ, mē) ; /r/ (Ⲣ/ⲣ, rō). Hébreu : נ (Nun). Arabe : ن (nūn). Sémitiques : n, l.
3.3 𓇋 — Le roseau fleuri (y / j)
Constrictive médio-palatale sonore, alternative de 𓀀 : yod, iota, i, y ou ȧ/a. Copte : Ⲁ/ⲁ (alpha), Ⲉ/ⲉ (ei), Ⲏ/ⲏ (ēta). Hébreu : י (yōd), אִ, אֵ. Arabe : ى, إي, إ, ي (Yāʾ), و (wāw). Sémitiques : ˀ, i, ʕ, r, l.
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IV. Les neuf déterminatifs
Aucune racine ne se laisse mieux lire par ses déterminatifs que celle-ci : chacun oriente le même squelette consonantique vers un champ distinct. Le scribe ne se contentait pas d’écrire un son — il indiquait au lecteur lequel des six sens il devait entendre.
| Signe | Description | Valeur |
|---|---|---|
| 𓄃 | tête d’antilope bubale | habile · rage · enrager |
| 𓀜 | homme frappant avec un bâton tenu à deux mains | force · violence · contraindre · effort · enseigner |
| 𓂡 | avant-bras, la main tenant une canne | tout acte demandant un effort · examiner · fort |
| 𓏴 | deux bâtons entrecroisés, « swa / soua » | casser · couper · séparer · endommager · diviser · traverser |
| 𓆱 | branche (phonétique ḫt / khat) | arbre · bois · objets en bois |
| 𓏥 | trois traits | pluralité · collectivité |
| 𓋭 | nœud | nœud · nouer |
| 𓏛 | rouleau de papyrus relié et scellé | écriture · scribe · notions abstraites · fin, poli, moudre fin |
| 𓐖 (ḳn / qen) | canaux d’irrigation | domaine · espace · endroit délimité · être complet, achevé |
Le signe 𓏴 mérite une note. Les langues mandé d’Afrique de l’Ouest offrent un écho remarquable de sa valeur : en maninka sá (gratter, tailler) et sɔ̀ɔ (percer, trouer) ; en bambara sɔ̀gɔ (percer, trouer, transpercer, entrecroiser). Le nom même du signe — « swa / soua » — se retrouve dans ce champ du percement et de l’entrecroisement.
Le signe 𓐖 est employé comme phonogramme bilitère dans 𓐖𓈖𓏜 (lire ḳn(y) / qeny) — achever, terminer, régler, compléter, être complet.
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V. Vocables de l’égyptien pharaonique — six champs de sens
5.1 La graisse et l’embonpoint
𓈎𓈖𓄃 (ḳn(y) / qeny) — verbe : être, devenir gros, gras. Nom : gras, gros, et le fumet de la graisse des animaux sacrifiés s’élevant vers le ciel.
𓈎𓈖𓏏𓄃 (ḳn(y)t / qenyt) — nom : graisse. Le terme désigne aussi le jaunissement de l’œil, comme s’il présentait de la graisse à l’intérieur.
𓈗𓏏𓐎𓈎𓈖 (ḳn(y)t / qenyt) — nom : fumée grasse.
5.2 La force et la bravoure
𓈎𓈖𓀜 (ḳnj / qeny) — verbe : être fort, brave, courageux, vaillant, puissant ; être vigoureux, devenir fort, actif, vif ; être prodigue, excessif. Nom : la profusion, l’abondance. Dans l’expression ḳn r : être équivalent, monter jusqu’à — pour une mesure, une quantité donnée.
𓈎𓈖 𓈖𓂡 (ḳnn(y) / qeneny) — nom : pouvoir, domination, suprématie.
𓈎𓈖𓏴 (ḳn(y) / qeny) — nom : audace, vaillance, témérité.
𓂡𓌫 ou 𓂡 𓏴 (ḳn(y) / qeny) : devenir brave, courageux, vaillant, victorieux, fort, habile, compétent, actif, éveillé — et, pour un fils ou un héritier, obéissant, respectueux.
𓈎𓈖𓇋𓇋𓏏𓂡𓀀𓏥 (ḳnyt / qenyt) — nom : les braves.
𓈎𓈖𓏏𓂡 (ḳn(y)t / qenet) — nom : valeur, bravoure, vaillance, vigueur, courage.
5.3 Le martèlement et la forge
𓈎𓈖𓈎𓈖 𓏴 𓂡 (ḳnḳn / qenqen) — verbe : frapper, battre (une personne ou un objet), rouer de coups, marteler, aplanir du métal, écraser. Le terme désigne aussi la grenaille d’un métal.
𓈎𓈖𓈎𓈖𓇋𓇋𓏏𓆱 (ḳnyḳny.t / qenyqeny.t) — nom : maillet, sorte de marteau en bois dur à deux têtes dont se servent les ouvriers du bois, du métal et de la pierre.
La forme redoublée est signifiante : 𓈎𓈖𓈎𓈖 répète la racine pour dire l’action répétée — le coup qui revient, le martèlement. Le copte a gardé ϬⲚϬⲚ avec le sens de faire de la musique, jouer d’un instrument — la percussion étant restée dans le mot. Comparez avec le bambara kɛ́nkɛn (triangle musical, instrument en métal de forme triangulaire) et kɔ́nkɔn (frapper) : même redoublement, même percussion du métal.
5.4 Le roseau, la gerbe et le tressage
𓈎𓈖𓇋 𓈗 𓆰 (ḳny / qeny) — verbe : germer.
𓈎𓈖𓇋 (ḳny / qeny) : faire des gerbes.
𓈎𓈖𓇋𓅱𓋭𓏥 (ḳnjw / qenyou) — nom : gerbes.
𓈎𓈖𓎅 ou 𓈎𓈖𓍳 (ḳn(y) / qeny) — nom : natte, petit tapis de roseau qen. Cette natte doit son nom au fait qu’elle est faite de fibres de roseaux tressées.
𓈎𓈖𓇋𓏲𓂘𓆱 (ḳnyw / qenyou) — nom : chaise à porteur, litière, palanquin — sans doute fabriqués eux aussi à partir de cette matière végétale.
𓈎𓈖𓈖𓇋 𓌟 𓆰 (ḳnn(y) / qeneny) — nom : le roseau odorant, Acorus calamus.
𓈎𓈖𓇋 𓎅 (ḳn(y) / qeny) — nom : pièce de costume, châle, écharpe cérémonielle, ornement sacerdotal porté par les prêtres lors des cérémonies funéraires ou du rite de l’ouverture de la bouche. Le qeny rappelle l’éphod, vêtement sacerdotal des Israélites lors des pratiques oraculaires — et doit sans doute son nom à sa fabrication en fibres de roseaux tressées.
5.5 L’achèvement et la mesure
𓐖𓈖𓏜 (ḳn(y) / qeny) — verbe : achever, terminer, régler, compléter, doter, être complet, achevé, déterminer une limite.
𓐖𓈖𓏜 𓅓 (ḳn(y) m / qeny m) : être pourvu, muni, nanti de, être doté de.
5.6 Le tort et le préjudice
𓈎𓈖𓅪 (ḳnj / qeny) — nom : crime, tort, préjudice, faute commise. Le déterminatif 𓅪 — l’alouette huppée — symbolise ce qui est funeste, mauvais, sinistre.
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VI. Attestations dans les corpus pharaoniques
6.1 La graisse — le Papyrus médical Ebers
« Tu devras manger par la suite quelque chose de gras, comme de la viande grasse ou de la graisse »
Papyrus médical Ebers, planche 55, 1, p. 115. Trad. Bernard Lalanne & Gérard Métra, éd. Safran, 2017.
« Autre remède pour chasser de la graisse qui est dans les yeux : galène : 1 ; malachite : 1 ; ocre rouge : 1 »
Papyrus médical Ebers, planche 57, 14, p. 119. Trad. Lalanne & Métra, éd. Safran, 2017.
« Autre remède pour chasser un amas de graisse : malachite : 2 ; ocre rouge : 1 ; galène : 2,5 ; natron : 1 »
Papyrus médical Ebers, planche 62, 22, p. 129. Trad. Lalanne & Métra, éd. Safran, 2017.
« Autre remède : farine de la partie âmââ du blé amidonnier : 1 ; graisse de peau animale : 1 ; argile »
Papyrus médical Ebers, planche 73, 21, p. 151. Trad. Lalanne & Métra, éd. Safran, 2017.
« djât grasse : 1 ; farine de l’aire de battage du grain : 1 ; sel du Delta : 1 ; natron rouge : 1 »
Papyrus médical Ebers, planche 77, 10, p. 159. Trad. Lalanne & Métra, éd. Safran, 2017.
6.2 La force — Le Conte du Naufragé
𓋴𓏏𓅓𓆞𓄿𓇋𓇋𓏏𓐎𓏥𓌡𓏲𓂝 𓏏𓏤 𓇋𓂋 𓈎𓈖𓀜𓈖𓎡𓌗𓀜𓄣𓏤𓎡
« …comme un seul monceau de cadavres. Si tu as la force, maîtrise ton cœur ! »
Le Conte du Naufragé, 132. Texte hiéroglyphique, translittération et traduction commentée par Patrice Le Guilloux, pp. 38-39, 2e éd., Cahiers de l’Association d’Égyptologie Isis n° 1, Angers 2005.
6.3 La bravoure — Les Aventures de Sinouhé
𓌻𓂋𓀁𓈖𓆑𓅱𓀀 𓂋𓐍𓏛𓈖𓆑𓈎𓈖𓀜𓈖𓀀𓂋𓂞𓏏𓆑𓅱𓀀
« …et il m’aimait car il connaissait ma bravoure. Il m’avait placé… »
Les Aventures de Sinouhé, B107, pp. 44, 46. Texte hiéroglyphique, translittération et traduction commentée par Patrice Le Guilloux, 2e éd., Cahier de l’Association d’Égyptologie Isis n° 4, Angers 2005.
6.4 Combattre — Textes des Sarcophages
« …et j’ai combattu ceux qui t’ont combattu. »
Textes des Sarcophages du Moyen Empire égyptien, vol. 1, CT IV, Spell [303] (sarcophage B3L), p. 56, section g. Trad. Claude Carrier, pp. 696-697, Éditions du Rocher, 2004.
6.5 Frapper — La Prophétie d’Ipou-Our
𓅓𓂝𓏏 𓈖𓏥 𓇓𓏏𓈖𓇋𓇋𓏲𓀀𓏥 𓁷𓏤 𓈎𓈖𓈎𓈖 𓏴 𓂡𓅓𓃒𓏥
« Voyez, les serviteurs frappent des bœufs. »
La Prophétie d’Ipou-Our, 8, 10, in Les Prophéties de l’Égypte ancienne, textes traduits et commentés par André Fermat & Michel Lapidus, p. 149, éd. MdV.
6.6 Le vêtement qéni — Textes des Sarcophages
n s ʿq=t(w)=j r nm.t nṯr / ʿfn=k(w) m qnj
« Il n’est pas question que je sois saisi dans la salle d’exécution du dieu, étant recouvert du qéni ; il n’est pas question que je sois introduit dans la salle d’exécution du dieu, étant recouvert du qéni. »
Textes des Sarcophages du Moyen Empire égyptien, vol. 1, CT II, Spell [114] (sarcophage S1C), p. 132, sections a-d. Trad. Claude Carrier, pp. 288-289, Éditions du Rocher, 2004.
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VII. Évolution copte
Phonèmes : Ⲕ/ⲕ (kappa, k) · Ⲭ/ⲭ (kʰi) · Ϭ/ϭ (qima, q) · Ⲛ/ⲛ (nē) · Ⲁ/ⲁ (alpha) · Ⲉ/ⲉ (ei) · Ⲱ/ⲱ (ō) · Ⲩ/ⲩ (he, u).
ⲕⲛⲛⲉ (sahidique) — verbe : devenir gras, engraisser, être gras, onctueux, être florissant. Vient de 𓈎𓈖𓄃 (ḳn(y) / qeny).
ⲕⲛⲁⲁⲩ (sahidique), ⲭⲛⲁⲩ (bohaïrique), ⲕⲛⲉⲩ — nom : gerbe de blé. Vient de 𓈎𓈖𓇋 (ḳny / qeny), faire des gerbes.
ϭⲱⲛϭ, ϭⲱⲛϭⲛ, ϭⲛϭⲛ (sahidique) — verbe : arracher, cueillir (des raisins), tordre le cou. Vient de 𓈎𓈖𓈎𓈖 𓏴 𓂡 (ḳnḳn), frapper, battre, marteler, aplanir du métal.
En démotique, ḳnḳn / qenqen recouvrait les significations de battre, de combattre, de combat — le geste du forgeron et celui du guerrier restant, jusqu’au bout, le même mot.
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VIII. Les langues mandé d’Afrique de l’Ouest
Soninké
xanto — adjectif : gros ; qui a l’esprit épais (sens négatif).
xantu — verbe : grossir, acquérir de l’embonpoint.
kende — verbe : être solide, vigoureux, énergique. · kendendi — rendre énergique, vigoureux, donner de la force.
kendente — adjectif : solide, fort, énergique. · kendeye — nom : force, vigueur.
Bambara
kɛ́n — verbe : avoir de la graisse (le plus souvent celle de l’animal, du bétail domestique) ; engraisser le bétail. Nom : graisse, profit.
kɛ́nɛ — adjectif : sain, en bonne santé, actif, aguerri, solide. · kɛ́nɛya — nom : pleine forme, santé, vigueur.
kána ou kánan — verbe : émonder, fendre, diviser, tailler. Synonyme de ci (frapper, fendre du bois, tailler, détruire).
kɛ́nkɛn — nom : triangle musical, instrument en métal de forme triangulaire. · kɔ́nkɔn — verbe : frapper.
kɔ́niya — verbe : envier, jalouser, détester, haïr par jalousie.
kɛ́ɲɛ (ou kɛ́nyɛ, kánya) — verbe : égaliser, ajuster, faire équivaloir, faire coïncider, équilibrer.
kɛ̀ɲɛ — nom : cire (substance grasse de couleur jaune). · kɛ̀ɲɛkalama (de kɛ̀ɲɛ + kàlama, bâtonnet) — nom composé : la bougie.
Maninka du Niokolo (Sénégal oriental)
keŋ — verbe : être, devenir gras. Nom : graisse.
kende — verbe : être en bon état, en bonne santé, en bonne forme, énergique. · kendeyaa — être sain, en bonne santé.
Ce qui frappe ici n’est pas une ressemblance isolée mais la reconduction du même faisceau : la graisse (kɛ́n, keŋ, xantu), la vigueur (kɛ́nɛya, kendeye), la frappe (kɔ́nkɔn, kána), la percussion du métal (kɛ́nkɛn), la jalousie (kɔ́niya) et jusqu’à l’égalisation (kɛ́ɲɛ) s’y distribuent comme en égyptien. On notera que kɛ́n signifie à la fois « graisse » et « profit » — exactement la chaîne que l’hébreu parcourt de qanah (acquérir) à miqneh (le bétail comme richesse).
Note de méthode. On distinguera ici deux ordres de faits. Les correspondances entre l’égyptien, l’hébreu et l’arabe reposent sur un cognat afroasiatique établi. Les rapprochements mandé relèvent d’un autre régime de preuve : ils sont relevés ici comme convergences de forme et de sens, et versés au dossier d’une enquête qui reste à conduire. C’est précisément parce que le faisceau est dense — la graisse, la vigueur, la frappe, la percussion du métal, la jalousie, l’égalisation — qu’il appelle un examen systématique plutôt qu’une conclusion hâtive.
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IX. Correspondances hébraïques — la racine ק-נ-ה
La racine hébraïque ק (qoph) — נ (nun) — ה (he) déploie un champ qui recoupe presque terme à terme celui de l’égyptien :
| Forme | Lecture | Sens |
|---|---|---|
| קָנָה | qanah | acquérir, posséder, obtenir, acheter, créer, former |
| מִקְנֶה | miqneh | bétail, troupeau, animal domestique (vaches, moutons, chèvres, brebis) |
| קָנֶה | qaneh | tige, roseau, plante d’eau, jonc, canne à mesurer, branches de chandelier |
| קִנְאָה | qinʾah | jalousie, envie, zèle, ardeur, emportement, fureur |
| קַיִן | Qayin | nom du fils aîné d’Adam et Ève |
| קֵינִי | Qeyniy | adjectif patronymique : la tribu qénite du beau-père de Moïse |
Une remarque morphologique décisive. La racine hébraïque présente en troisième radical la consonne ה (hè), là où son cognat arabe présente une ي (yāʾ), équivalente à la י (yod) hébraïque. Or les verbes hébreux à troisième radical hè avaient primitivement pour troisième radical soit un waw ו, soit un yod י. Le cognat arabe et l’égyptien 𓈎–𓈖–𓇋 nous permettent de le savoir : c’est l’hébreu qui a affaibli la finale, et l’égyptien qui a conservé l’état ancien.
9.1 Acquérir, créer, former
way-ḇā-rə-ḵê-hū way-yō-mar; bā-rūḵ ʾaḇ-rām lə-ʾêl ʿel-yō-wn, qō-nêh šā-ma-yim wā-ʾā-reṣ
« Il bénit Abram, et dit : Béni soit Abram par le Dieu Très-Haut, maître du ciel et de la terre ! »
Genèse 14 : 19, Bible (trad. Louis Segond).
hă-lō-w-hū ʾā-ḇî-ḵā qā-ne-ḵā, hū ʿā-śə-ḵā way-ḵō-nə-ne-ḵā
« N’est-il pas ton père, ton créateur ? N’est-ce pas lui qui t’a formé, et qui t’a affermi ? »
Deutéronome 32 : 6, Bible (trad. Louis Segond).
way-yi-qen yō-w-sêp̄ ʾeṯ-kāl-ʾaḏ-maṯ miṣ-ra-yim lə-p̄ar-ʿōh
« Joseph acheta toutes les terres de l’Égypte pour Pharaon »
Genèse 47 : 20, Bible (trad. Louis Segond).
9.2 Le troupeau — la graisse devenue richesse
Le passage de la graisse à la possession n’est pas un glissement fortuit. Ce que l’on acquiert (qanah), c’est d’abord le bétail (miqneh) — et le bétail se mesure à sa graisse. Le latin dira de même pecunia, l’argent, depuis pecus, le troupeau ; et l’anglais capital depuis caput, la tête de bétail que l’on compte. Trois familles linguistiques, une seule équation : la richesse est du bétail engraissé.
wə-ʾaḇ-rām kā-ḇêḏ mə-ʾōḏ; bam-miq-neh bak-ke-sep̄ ū-ḇaz-zā-hāḇ
« Abram était très riche en troupeaux, en argent et en or. »
Genèse 13 : 2, Bible (trad. Louis Segond).
kî-hā-yāh rə-ḵū-šām rāḇ miš-še-ḇeṯ yaḥ-dāw; wə-lō yā-ḵə-lāh ʾe-reṣ mə-ḡū-rê-hem lā-śêṯ ʾō-ṯām, mip-pə-nê miq-nê-hem
« Car leurs richesses étaient trop considérables pour qu’ils demeurassent ensemble, et la contrée où ils séjournaient ne pouvait plus leur suffire à cause de leurs troupeaux. »
Genèse 36 : 7, Bible (trad. Louis Segond).
wə-hip̄-lāh Yah-weh, bên miq-nêh yiś-rā-ʾêl, ū-ḇên miq-nêh miṣ-rā-yim
« L’Éternel distinguera entre les troupeaux d’Israël et les troupeaux des Égyptiens »
Exode 9 : 4, Bible (trad. Louis Segond).
9.3 La jalousie
ʾă-šer-šām mō-w-šaḇ, sê-mel haq-qin-ʾāh ham-maq-neh
« …où était l’idole de la jalousie, qui excite la jalousie de l’Éternel. »
Ézéchiel 8 : 3, Bible (trad. Louis Segond).
C’est ici que le déterminatif égyptien 𓄃 — la tête d’antilope bubale, signe de la rage et de l’enragement — prend tout son sens. Le scribe pharaonique l’avait joint au mot de la graisse et de l’acquisition. L’hébreu tire de la même racine qinʾah, la jalousie. Ce que l’on possède rend enragé celui qui ne possède pas.
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9.4 Le roseau et la canne à mesurer
𓈎𓈖𓇋 𓎅 (ḳnj / qeny) nomme en égyptien la gerbe de papyrus, le fagot, le faisceau de flèches ; l’hébreu קָנֶה (qaneh) nomme le roseau, la tige, la canne à mesurer. Le mot a poursuivi sa route : l’ougaritique, langue sémitique éteinte, écrivait 𐎖𐎐 (qn) pour la canne et la flèche ; le guèze ኵናት (kʷənat) signifie lance, javelot, épée, bras. Et le français doit à cette famille son mot canne, remontant à l’égyptien via le latin canna et le grec kanna — roseau, tuyau. C’est le même roseau qui, devenu tube, donnera canon ; et la même canne à mesurer qui donnera le canon des Écritures, la règle.
wə-hā-yāh haš-šā-rāḇ la-ʾă-ḡam, wə-ṣim-mā-ʾō-wn lə-mab-bū-ʿê mā-yim; bin-wêh ṯan-nîm riḇ-ṣāh, ḥā-ṣîr lə-qā-neh wā-ḡō-me
« Le mirage se changera en étang et la terre desséchée en sources d’eaux ; dans le repaire qui servait de gîte aux chacals, croîtront des roseaux et des joncs. »
Ésaïe 35 : 7, Bible (trad. Louis Segond).
wə-he-ʾez-nî-ḥū nə-hā-rō-wṯ, dā-lă-lū wə-ḥā-rə-ḇū yə-ʾō-rê mā-ṣō-wr; qā-neh wā-sūp̄ qā-mê-lū
« Les rivières seront infectes, les canaux de l’Égypte seront bas et desséchés, les joncs et les roseaux se flétriront. »
Ésaïe 19 : 6, Bible (trad. Louis Segond).
ū-p̄ə-ṯîl-piš-tîm bə-yā-ḏōw ū-qə-nêh ham-mid-dāh; wə-hū ʿō-mêḏ baš-šā-ʿar
« …il avait dans la main un cordeau de lin et une canne pour mesurer, et il se tenait à la porte. »
Ézéchiel 40 : 3, Bible (trad. Louis Segond).
wə-šiš-šāh qā-nîm, yō-ṣə-ʾîm miṣ-ṣid-de-hā
« Six branches sortiront de ses côtés… »
Exode 25 : 32, Bible (trad. Louis Segond).
lō-qā-nî-ṯā lî ḇak-ke-sep̄ qā-neh, wə-ḥê-leḇ zə-ḇā-ḥe-ḵā lō hir-wî-ṯā-nî
« Tu ne m’as point acheté à prix d’argent du roseau aromatique, et tu ne m’as point enivré de la graisse de tes sacrifices »
Ésaïe 43 : 24, Bible (trad. Martin). Ce verset réunit en une seule phrase les deux pôles de la racine : le roseau et la graisse.
lām-māh-zeh lî lə-ḇō-w-nāh miš-šə-ḇā ṯā-ḇō-w, wə-qā-neh haṭ-ṭō-wḇ mê-ʾe-reṣ mer-ḥāq
« Pourquoi m’offrir de l’encens venu de Séba, et le bon roseau aromatique du pays éloigné ? »
Jérémie 6 : 20, Bible (trad. Louis Segond).
wə-hik-kāh Yah-weh ʾeṯ-yiś-rā-ʾêl, ka-ʾă-šer yā-nūḏ haq-qā-neh bam-ma-yim
« L’Éternel frappera Israël, et il en sera de lui comme du roseau qui est agité dans les eaux »
1 Rois 14 : 15, Bible (trad. Louis Segond).
hin-nêh ḇā-ṭaḥ-tā lə-ḵā ʿal-miš-ʿe-neṯ haq-qā-neh hā-rā-ṣūṣ haz-zeh ʿal-miṣ-ra-yim
« Voici, tu as pris pour soutien ce roseau cassé… tel est Pharaon, roi d’Égypte, pour tous ceux qui se confient en lui. »
2 Rois 18 : 21, Bible (trad. Louis Segond).
ta-ḥaṯ-ṣe-ʾĕ-lîm yiš-kāḇ; bə-sê-ṯer qā-neh ū-ḇiṣ-ṣāh
« Il se couche sous les lotus, au milieu des roseaux et des marécages »
Job 40 : 21, Bible (trad. Louis Segond).
wə-hin-nêh še-ḇaʿ šib-bo-lîm, ʿō-lō-wṯ bə-qā-neh ʾe-ḥāḏ bə-rî-ʾō-wṯ wə-ṭō-ḇō-wṯ
« Voici, sept épis gras et beaux montèrent sur une même tige. »
Genèse 41 : 5, Bible (trad. Louis Segond). Là encore, la graisse et le roseau dans le même verset.
9.5 La mesure et la limite — du heqat au ḥōq
Le vocable 𓐖 𓈖𓏏 (qnt / qenet), joint au terme 𓋾𓌾 𓏥 (ḥkȝt) avec les déterminatifs 𓏛𓌽, forme 𓋾𓌾𓏥 𓐖 𓈖𓏏 𓏛𓌽 (ḥkȝt-ḳnt / heqat-qenet) : le « double heqat », deux heqat pour un volume de 9,538 dm³. Le heqat est cette canne à l’extrémité supérieure recourbée 𓋾, l’un des sceptres pharaoniques. Le signe 𓌾 — mesure d’où s’écoule du grain, idéogramme d’orge — précédé de 𓏛, déterminatif des notions abstraites, renvoie à la mesure de quantité.
Ce nom a essaimé dans tout le domaine sémitique. L’hébreu חֹק (ḥōq), de חָקַק (ḥaqaq), signifie : chose fixée, loi, acte législatif, décret, précepte, ordonnance, statut, coutume, part, portion. L’arabe الحقّ (al-Ḥaqq, pluriel حُقُوق ḥuqūq) : Vérité, Devoir, Droit, Justice ; et حقيقة (ḥaqīqa, pluriel حَقَائِق) : Réalité, Vérité, Authenticité — racine ḤQQ. L’araméen syriaque a ḥuqqā : ligne, règle. L’éthiopien ḥaqaqa : égaliser, lier, fixer.
Le chemin est net : d’une mesure de grain à la loi, du volume déterminé au décret, de l’étalon matériel à la Vérité. Ce que le droit appelle « règle » n’a jamais cessé d’être la canne à mesurer.
Les idées d’achever, de terminer, de fixer un terme s’écrivaient de même 𓐖𓈖𓏜 (ḳn(y) / qeny). Le rapprochement s’impose avec l’hébreu קִנְצֵי (qinṣê), traduit ici par « terme » :
ʿaḏ-ʾā-nāh tə-śî-mūn qin-ṣê lə-mil-lîn; tā-ḇî-nū, wə-ʾa-ḥar nə-ḏab-bêr
« Quand mettrez-vous un terme à ces discours ? Ayez de l’intelligence, puis nous parlerons. »
Job 18 : 2, Bible (trad. Louis Segond).
9.6 L’égal et le dû — le bambara kán
Le champ de la mesure conduit à celui de l’équité, et le bambara en fournit un témoin remarquable. Le verbe qualitatif kán (Bamadaba → 2954, distinct des homonymes traités plus haut) signifie d’abord être égal, pareil, identique : ù ka kán, « ils sont égaux ». De là, par un glissement qui n’a rien d’isolé, il passe au sens de convenable, nécessaire, dû, mérité : à ka kán, « il faut, il convient » ; à ka kán ní… yé, « il mérite » ; ò tùn man kán kà kɛ́, « il ne fallait pas le faire ».
Ce trajet — de l’égal au dû — est exactement celui qu’accomplit la racine sémitique de la mesure. L’arabe حقّ (ḥaqq) part de la mesure fixée et aboutit au droit, au devoir, à ce qui est dû ; l’hébreu חֹק (ḥōq) va du volume déterminé au décret et à la loi. Le bambara kán refait ce chemin de bout en bout : ce qui est ajusté à la mesure devient ce qui est juste, puis ce qui est obligatoire. On retrouve là, du côté mandé, le geste même de kɛ́ɲɛ (égaliser, ajuster, faire équivaloir) et de l’égyptien ḳn r (« être équivalent, monter jusqu’à », pour une mesure). Que la justice se dise partout depuis la balance — l’égal, le juste, le dû — n’est pas le moindre écho de cette racine.
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X. Qayin — le nom du forgeron
On donne rarement à savoir que le nom hébreu du personnage fratricide de la Genèse — קַיִן, Qayin, Caïn — procède de cette même racine, et des acceptions attachées à קָנָה (qanah) : acquérir, acheter, obtenir, mais aussi créer, former, consolider.
wə-hā-ʾā-ḏām, yā-ḏaʿ ʾeṯ-ḥaw-wāh ʾiš-tōw; wat-ta-har wat-tê-leḏ ʾeṯ-qa-yin, wat-tō-mer qā-nî-ṯî ʾîš ʾeṯ-Yah-weh
« Adam connut Ève, sa femme ; elle conçut, et enfanta Caïn, et elle dit : J’ai formé un homme avec l’aide de l’Éternel. »
Genèse 4 : 1, Bible (trad. Louis Segond). Le verbe employé est qānîṯî, de qanah — former, créer, acquérir.
Dans l’esprit du scribe de la Genèse, Qayin est donc conçu comme un créateur, un premier civilisateur. Son nom est d’ailleurs associé à la lance et au javelot, le sous-entendant comme artisan, forgeron — l’Héphaïstos sémite, maître des arts de la forge et du travail des métaux :
ū-miš-qal qê-nōw šə-lōš mê-ʾō-wṯ miš-qal nə-ḥō-šeṯ, wə-hū ḥā-ḡūr ḥă-ḏā-šāh
« …il avait une lance du poids de trois cents sicles d’airain, et il était ceint d’une épée neuve. »
2 Samuel 21 : 16, Bible (trad. Louis Segond). Le mot qênōw — sa lance — porte la racine même du nom de Caïn.
Mais les acceptions premières de cette racine sont la force, la puissance, la suprématie, la domination — en égyptien pharaonique 𓈎𓈖 𓈖𓂡 (ḳnn(y) / qeneny) — ainsi que la véhémence et la rigidité. Qayin renvoie de même à ce qui sert de fondement, de base, d’étalon de mesure, de règle : un prototype, un archétype, un symbole primitif. Son nom renvoie encore à la possession, à l’appropriation, à la coercition, à la saisie.
L’égyptien dit tout cela avec 𓈎𓈖𓀜 (ḳnj / qeny) : être capable, fort, brave, courageux, vaillant, puissant, vigoureux, corpulent ; devenir fort, actif, vif ; être abondant, prodigue, excessif. Le déterminatif qui l’accompagne — 𓀜, l’homme frappant avec un bâton tenu à deux mains — dit la force, la violence, la contrainte, l’effort, et aussi l’enseignement. En Égypte ancienne, les braves s’appelaient les 𓈎𓈖𓇋𓇋𓏏𓂡𓀀𓏥 (ḳnyt / qenyt) ; et 𓈎𓈖𓀜 𓀀 (ḳnj / qeny), « le brave », servait de titre militaire.
La métathèse. La racine égyptienne 𓈎 (ḳ) — 𓈖 (n) — 𓇋 (y) est une métathèse de celle qui forme en hébreu le nom du fils aîné : ק (qoph) — י (yod) — ן (nun). L’équivalent hébreu du yod, qui est 𓇋 (y), s’écrit en égyptien à la fin comme troisième radical dans 𓈎𓈖𓀜 (ḳnj), là où l’hébreu le place au milieu dans Qa-y-in. Même trois consonnes, ordre distinct, sens identique.
Le forgeron. Le sens égyptien d’être habile, capable, compétent ne messied pas à un bon forgeron ni à un guerrier — puisque le sens de « javelot » est assimilé au nom de Qayin. Et 𓈎𓈖𓈎𓈖 𓏴 𓂡 (ḳnḳn) signifiait frapper, battre, marteler, aplanir du métal : il n’y a ici aucun doute qu’il s’agit de l’activité du faber. En arabe, forger, former, assembler, agglomérer, consolider, organiser se dit قان (qāna) — et le forgeron s’appelle قين (qayn). La racine ق-ي-ن est une métathèse de ق-ن-ي, et rejoint exactement le nom hébreu de Qayin.
Le tort. L’égyptien possède aussi 𓈎𓈖𓅪 (ḳnj / qeny), avec le déterminatif de l’alouette huppée symbolisant ce qui est funeste et mauvais, et les significations de faute commise et de préjudice infligé — tels qu’attribués à Caïn, coupable de fratricide.
La jalousie. De cette même racine hébraïque procède קִנְאָה (qinʾah) : la jalousie, l’envie, le zèle, l’ardeur, l’emportement, la fureur. D’où le déterminatif de rage 𓄃 joint par le scribe à 𓈎𓈖𓄃. Et l’on se souviendra que l’offrande d’Abel était précisément une offrande grasse :
wə-he-ḇel hê-ḇî ḡam-hū mib-bə-ḵō-rō-wṯ ṣō-nōw ū-mê-ḥel-ḇê-hen; way-yi-šaʿ Yah-weh, ʾel-he-ḇel wə-ʾel-min-ḥā-ṯōw
« …et Abel, de son côté, en fit une des premiers-nés de son troupeau et de leur graisse. L’Éternel porta un regard favorable sur Abel et sur son offrande. »
Genèse 4 : 4, Bible (trad. Louis Segond).
La boucle se referme : la graisse du troupeau (miqneh) fait la richesse ; la richesse suscite la jalousie (qinʾah) ; la jalousie arme la main de Qayin. Un seul squelette consonantique porte le mobile, l’objet et l’auteur du premier meurtre.
10.1 Le bâtisseur de ville
way-yê-ḏaʿ qa-yin ʾeṯ-ʾiš-tōw, wat-ta-har wat-tê-leḏ ʾeṯ-ḥă-nō-wḵ; way-hî bō-neh ʿîr, way-yiq-rā šêm hā-ʿîr, kə-šêm bə-nōw ḥă-nō-wḵ
« Caïn connut sa femme ; elle conçut, et enfanta Hénoc. Il bâtit ensuite une ville, et il donna à cette ville le nom de son fils Hénoc. »
Genèse 4 : 17, Bible (trad. Louis Segond).
Il faut savoir que חֲנוֹךְ (Ḥanōwk, Hénoc) vient du verbe חָנַךְ (ḥanak) : initier, inaugurer, instruire, établir, instituer. Le fils du forgeron porte le nom de l’inauguration — et donne le sien à la première ville.
10.2 Les Qénites
Les Qénites, peuple de métallurgistes semi-nomades évoqué dans la Bible hébraïque, sont tenus pour les descendants de Qayin le forgeron. Jéthro (יתרו, yiṯrō), beau-père de Moïse, était appelé le Qéni — allusion à Caïn le travailleur des métaux, maître du feu et des forges.
ū-ḇə-nê qê-nî ḥō-ṯên mō-šeh ʿā-lū mê-ʿîr hat-tə-mā-rîm ʾeṯ-bə-nê yə-hū-ḏāh
« Les fils du Qénite, beau-père de Moïse, montèrent de la ville des palmiers, avec les fils de Juda… »
Juges 1 : 16, Bible (trad. Louis Segond).
10.3 Le nid, l’abri — qēn et le bambara kána
La même racine porte encore, en hébreu, le nom du nid : קֵן (qēn), de קָנַן (qanan), faire son nid, nicher. Le nid est le point où deux champs de la racine se nouent : c’est une chose tressée — brindilles entrelacées, comme la natte 𓈎𓈖𓎅 et la gerbe 𓈎𓈖𓇋 — et c’est un abri. De l’entrelacs à la protection, le chemin est direct ; et l’égyptien le confirme, dont la métathèse 𓈎𓈖𓇋 (ḳny) signifie étreindre, enlacer, envelopper, et dont le vêtement qeni est ce dont on est recouvert.
Le texte biblique joue lui-même de cette parenté. Lorsque Balaam aperçoit le Qénite, il file le calembour entre haq-qêynî (le Qénite) et qinnekha (ton nid) :
way-yar ʾeṯ-haq-qê-nî, way-yiś-śā mə-šā-lōw way-yō-mar; ʾê-ṯān mō-wō-šā-ḇe-ḵā, wə-śîm bas-se-laʿ qin-ne-ḵā
« Balaam vit les Qénites, et prononça son oracle : Ta demeure est solide, et ton nid posé sur le roc. »
Nombres 24 : 21, Bible (trad. Louis Segond). Le nid (qēn) et le Qénite (qêynî) sonnent de la même racine : l’auteur savait que le peuple du forgeron portait le nom de l’abri niché dans la pierre.
Le bambara valide la chaîne de son côté. Le verbe kána signifie protéger, veiller sur ; kána comme nom, la protection. Parmi ses synonymes figure sutura — emprunté à l’arabe سِتْر (satr), « le fait de couvrir » : couvrir, donc protéger. La langue refait, avec un mot importé, le geste même que la racine 𓈎–𓈖 accomplit depuis l’Égypte — envelopper pour abriter. On gardera la prudence d’usage : le Bamadaba distingue par leur numérotation ce kána (protéger) et le kán de l’égalité, ce qui signale de l’homonymie ; mais la convergence de la protection avec l’enveloppement ḳny et le nid qēn n’en reste pas moins frappante.
Il serait intéressant, à ce propos, de mener une recherche linguistique sur les patronymes d’Afrique subsaharienne — dans la communauté peule comme dans d’autres. Des noms tels que Kane, Kanté, Kandé (nom du Roi-Forgeron Soumaoro Kanté), Konaté, Konté, Kanouté, Koné (celui qui est puissant et fort) sont liés au pouvoir — canne, bâton de pâtre, sceptre — à la domination, à la maîtrise, à une profession, au travail du fer et à la forge. Des patronymes qui rappellent les vocables de l’Égypte pharaonique et le nom de Caïn. Ces noms africains seraient-ils qénites ?
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XI. Vocables de l’arabe
11.1 La racine ق-ن-ي — acquérir, nantir
Sens : contenter, satisfaire, acquérir, donner la suffisance à quelqu’un, nantir, rendre satisfait, faire acquérir, mettre le gibier à portée du chasseur.
أَقْنَىٰ / يُقْنِي (aqnā / yuqnī) — verbe forme IV : faire acquérir, obtenir, faire contenter, donner la suffisance, rendre satisfait.
Cette racine n’apparaît qu’une seule fois dans le corpus coranique, avec le sens de « nanti » :
Wa ʾAnnahu Huwa ʾAghnā Wa ʾAqnā
« …et que c’est Lui qui a enrichi et a nanti, »
Sourate 53, النجم / An-Najm / L’Étoile, verset 58, in Le Coran, essai de traduction et annotations par M. Maurice Gloton, p. 528, éd. Albouraq 2018.
11.2 La métathèse ق-ي-ن — forger
قان / يقين (qāna / yaqīnu) — verbe forme I : forger, assembler, organiser, agglomérer, consolider, égaler ensemble.
قين (qayn) — nom : le forgeron.
C’est ici que la démonstration se boucle : la métathèse arabe q-y-n donne au forgeron son nom exact, dans le même ordre consonantique que l’hébreu Qa-y-in. La forge et le fratricide portent le même mot dans deux langues sémitiques distinctes.
11.3 La racine ق-ن-و — posséder, la grappe
Sens : acquérir quelque chose, se procurer, s’approprier, posséder, rétribuer quelqu’un.
قِنْوَان (qinwān) — nom pluriel : régimes ou grappes de dattes.
wa-huwa lladhī ʾanzala mina s-samāʾi māʾan fa-ʾakhrajnā bihī nabāta kulli shayʾin fa-ʾakhrajnā minhu khaḍiran nukhriju minhu ḥabban mutarākiban wa-mina n-nakhli min ṭalʿihā qinwānun dāniyatun wa-jannātin min ʾaʿnābin wa-z-zaytūna wa-r-rummāna mushtabihan wa-ghayra mutashābihin — inẓurū ʾilā thamarihī ʾidhā ʾathmara wa-yanʿihī — ʾinna fī dhālikum la-ʾāyātin li-qawmin yuʾminūna
« Et c’est Lui qui a fait descendre soudainement une eau du ciel. Alors, par elle, Nous avons fait sortir toutes sortes de végétation. Puis à partir d’elle, Nous avons fait sortir de la verdure dont Nous produisons graines agglomérées et régimes de dattes s’abaissant des spathes des palmiers, et des jardins de vignes, et des oliviers, et des grenadiers, semblables et non comparables. Observez leurs fruits quand ils sont formés et arrivent à maturité ! Vraiment, en cela : des Signes pour des tenants qui mettent en œuvre le Dépôt confié ! »
Sourate 6, الأنعام / Al-Anʿâm / Les Bestiaux, verset 99, in Le Coran, trad. M. Maurice Gloton, p. 140, éd. Albouraq 2018.
La grappe est un faisceau : ce qui est lié, rassemblé, tressé. On retrouve le geste du 𓈎𓈖𓇋𓅱𓋭𓏥 égyptien — la gerbe — et son déterminatif 𓋭, le nœud.
11.4 La racine غ-ن-ي — la richesse
Dans le verset 58 de la sourate An-Najm figure, aux côtés de aqnā, un second vocable lié à la richesse : أَغْنَىٰ (aghnā), de la racine غ-ن-ي. Sa consonne initiale غ (ġayn) est une fricative uvulaire voisée ; or la consonne égyptienne 𓈎 (ḳ, q), occlusive uvulo-vélaire sourde, correspond aussi — quoique rarement — à ce ġayn sémitique.
غَنِيَ (ġaniya) — verbe : être riche, être fortuné.
غِنًى (ġinā) — nom : la richesse, la fortune, l’opulence, l’abondance.
ٱلْغَنِيُّ (Al-Ghaniyy) — l’un des 99 noms d’Allāh : Le Riche, l’Indépendant, l’Opulent, Celui qui se suffit à Lui-même.
Le verset 58 fait ainsi référence au Dieu de l’Islam comme à « celui qui enrichit ». La racine de l’abondance, partie de la graisse animale en égyptien, aboutit ici à un attribut divin.
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XII. Synthèse — la consistance acquise
Une seule racine trilitère, six champs de sens, et un fil qui les traverse : prendre consistance. Le corps qui engraisse, l’homme qui devient fort, le métal qu’on martèle jusqu’à lui donner forme, la fibre qu’on tresse jusqu’à faire natte, la mesure qu’on fixe jusqu’à faire loi. Dans chaque cas, une matière indéterminée reçoit poids, forme et limite.
C’est pourquoi le même mot dit l’acquisition et la création. En hébreu, qanah signifie acquérir et former — et Ève, enfantant, emploie le verbe du commerce pour dire l’engendrement. Le forgeron acquiert la forme au métal comme le berger acquiert le troupeau ; l’un et l’autre font passer à l’être ce qui n’était pas encore déterminé.
De là procède la figure de Qayin, dont le nom rassemble tout : le forgeron, le maître du feu, le premier bâtisseur de ville, l’inventeur des poids et mesures, l’ancêtre des Qénites métallurgistes — et le meurtrier. Car la même racine qui donne la richesse donne la jalousie : le bétail gras d’Abel appelle qinʾah, et qinʾah arme la main de celui qui porte ce nom. Le mythe n’a rien ajouté que la langue ne contînt déjà.
L’égyptien avait dit tout cela avant, et l’avait écrit avec ses neuf déterminatifs : la tête d’antilope pour la rage, le bras armé pour la force, les bâtons croisés pour le coup, la branche pour le maillet, le nœud pour la gerbe, les canaux pour la limite. Un même son — et neuf manières de préciser ce qu’il fallait entendre.
𓅝𓏏𓏭𓅆𓇋𓈎𓂋𓏝 Ḏḥwty íḳr — Djehouty L’Excellent