𓇋𓃹𓈖𓁸  ywn / youn

Couleur · Teint · Aspect · Nature · Caractère

De la couleur de la peau à la nature de l’être — la racine y-w-n

Égyptien pharaonique · Démotique · Copte · Arabe · Langues Mandé et Songhay

Sous les auspices de 𓅝𓏏𓏭𓅆𓇋𓈎𓂋𓏝 (Ḏḥwty íḳr | Djehouty L’Excellent) ! ق ر ء

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Introduction — la couleur et l’être

Il est des mots qui, en nommant l’apparence, nomment en même temps l’essence. Le vocable 𓇋𓃹𓈖𓁸 (lire ywn / youn) est de ceux-là. Il désigne la couleur — celle du teint, de la chair, des fleurs, des membres du corps — mais aussi, du même mouvement, l’aspect extérieur, la nature, l’espèce et le caractère. Pour le scribe égyptien, ce qui se voit dit ce qui est.

Cette double portée n’est pas propre à l’égyptien. L’arabe لَوْن (lawn), qui nomme la couleur, signifie aussi le genre, l’espèce, la qualité, le type, la variété. Deux langues, un même faisceau : la teinte et la nature tenues dans un seul mot. Nous verrons que ce n’est pas une rencontre fortuite, mais l’héritage d’une racine commune, dont l’égyptien ancien conserve le plus ancien état écrit.

Nous suivrons trois questions. D’abord la racine elle-même et l’alternance de son premier radical entre l’égyptien (y) et l’arabe (l). Ensuite le trajet sémantique qui, de la couleur de la peau, mène au caractère et à l’espèce. Enfin les échos que cette conception trouve dans les langues africaines, où l’apparence se dit également par le trait et par l’œil.

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I. Correspondances phonétiques inter-langues

Égyptien Hébreu Arabe
𓇋 (y) י (Yod) ي (yāʾ) · ل (lām)
𓅱 (w ) ו (Waw) و (wāw)
𓈖 (n) נ (Nun) ن (nūn)

Sémitiques communs : pour 𓇋 — ˀ, i, y, l, w ; pour 𓈖 — n, l.

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II. Phonèmes de l’égyptien pharaonique

2.1  𓇋 — Le roseau fleuri (y)

Constrictive médio-palatale sonore, notée y ou j ; signe alternatif 𓀀. Le choix de ce signe n’est pas indifférent : le roseau fleuri évoque la nature végétale, et c’est par lui que le scribe ouvre le mot de la couleur.

Copte : Ⲁ / ⲁ (alpha) [a, ʕ, ʔ] · Ⲉ / ⲉ (ei) [e] · Ⲏ / ⲏ (ēta) [eː, ɛː, i]

Hébreu : י (Yod) /j/, /é/, /i/ — ou אִ, אֵ

Arabe : ى /aː/ (alif) · إي /yʔ/ · إ /ʔ/ · ي (yāʾ) · و (wāw)

Sémitiques communs : ˀ, i, y, l, w.

2.2  𓃹 — Le lièvre ou la hase (wn)

Phonogramme bilitère notant wn / oun. C’est lui qui porte, à lui seul, les deuxième et troisième radicales de la racine — un seul signe pour deux consonnes.

2.3  𓈖 — Le filet d’eau (n)

Occlusive apico-dentale.

Copte : Ⲛ / ⲛ (nē) [n] · Ⲙ / ⲙ (mē) [m] · Ⲣ / ⲣ (rō) [r]

Hébreu : נ (Nun) — Arabe : ن (nūn)

Sémitiques communs : n, l.

2.4  Signes de la variante graphique

𓆛 Le tilapia du Nil — phonogramme bilitère ín / in.

𓌰 Le couteau de boucher — idéogramme du couteau ; phonogramme bilitère nm.

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III. Déterminatifs hiéroglyphiques

𓁸 Mèche de cheveux — Idéogramme de la chevelure et des cheveux ; déterminatif des poils, de la couleur de la peau, du deuil, de la calvitie, et plus largement de l’idée de privation. Sa présence dans 𓇋𓃹𓈖𓁸 oriente immédiatement le sens vers le teint, la couleur de la chair — ce qui se voit du corps.

𓏛 Rouleau de papyrus relié et scellé — Déterminatif de l’écriture, du ciseau et des notions abstraites ; idéogramme d’écrire et de scribe. Sa présence dans la variante 𓇋𓆛𓈖𓌰𓁸𓏛 marque le passage du concret à l’abstrait : de la couleur visible au caractère.

Le contraste des déterminatifs. Ces deux signes résument à eux seuls le trajet du mot : la mèche de cheveux pour le teint du corps, le rouleau scellé pour la nature intérieure. La langue pharaonique distingue les deux registres par la graphie même, tout en les tenant sous une seule racine.

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IV. Vocables de l’égyptien pharaonique

𓇋𓃹𓈖𓁸 (lire ywn / youn) — nom : couleur, teint de la peau, de la chair, couleur des fleurs et des membres du corps, aspect extérieur, apparence.

𓇋𓆛𓈖𓌰𓁸𓏛 (lire ywnm / younem) — nom : le naturel, le caractère. Variante graphique de la même racine.

𓇋𓁻𓈖𓐛𓁸𓏌𓇯𓆰𓏥 (lire jwn-n-p.t / youn-ne-pet) — littéralement « couleur du ciel » : le lin à fleur bleue, dénomination poétique de la plante par sa teinte. En copte ⲁⲩⲁⲛ ⲙⲡⲉ.

𓇋𓏎𓏌𓈖𓅱𓀁𓏪 (lire ínw / inou) — nom : modèle, exemple.

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V. La racine — l’alternance du premier radical

La racine arabe qui nomme la couleur est ل (lām) — و (wāw) — ن (nūn), à lire de droite à gauche : trois consonnes, trois lettres.

Du côté égyptien, la racine ne s’écrit qu’avec deux signes. Le premier, 𓇋, le roseau fleuri, note le yod (y). Le second, 𓃹, le lièvre, est un phonogramme bilitère : il porte à lui seul les deux consonnes suivantes, w puis n. Un seul signe, deux sons.

Consonne pour consonne, la comparaison donne donc :

Égyptien pharaonique : 𓇋 (y) · 𓃹 (w + n)  →  y – w – n

Arabe : ل (l) · و (w) · ن (n)  →  l – w – n

Les deuxième et troisième radicales sont identiques dans les deux langues : w puis n, dans le même ordre. Seule la première diffère — et cette différence, loin d’être un obstacle, relève d’une correspondance régulière : le signe 𓇋 a pour équivalents sémitiques documentés ˀ, i, y, l, w. La liquide l figure donc parmi les réalisations attendues de ce phonème. Là où l’arabe emploie la consonne liquide ل, le scribe de l’Égypte ancienne écrivait un yod, 𓇋.

Une correspondance sans hypothèse ad hoc. La comparaison est complète, radicale par radicale, sans permutation ni déplacement. Elle n’exige aucune construction particulière : elle suit les équivalences que l’égyptologie reconnaît elle-même pour le roseau fleuri.

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VI. Attestations pharaoniques

6.1  La couleur de la chair — Papyrus Ebers

Dans le lexique médical, ywn sert à décrire la teinte de la chair, critère d’examen clinique :

m ʿ.t nb.t n(y ).t s, gmm(w )=k s.y my jwn n(y ) ḥʿw=f ..?.. šm=s

« …dans toute partie du corps d’un homme et que tu la trouves semblable à la couleur de sa chair superficielle ..?.. n’allant »

Nouvelle transcription du Papyrus Médical Ebers, Planche 106, 4-5. Translittération et traduction de Bernard Lalanne et Gérard Métra, page 217, édit. Safran.

6.2  La nature de l’homme — Le Livre des Morts

Dans la Déclaration d’innocence, le même mot ne désigne plus la teinte mais la nature du défunt — son être propre :

j Srḫy pr(=w ) m (Wṯn.t), n th=j jwn=j n jʿ=j nṯr

« Ô l’Accusateur, originaire de (Outchénet), je n’ai pas oublié ma nature (littéralement : mon aspect) (au point de) ne pas avoir lavé le dieu ! »

Le Livre des Morts de l’Égypte ancienne, Chapitre 125 (Déclaration d’innocence — suite 3), Papyrus de Nebseny, BM EA 9900 (Papyrus Burton), XVIIIe dynastie (ca. 1550-1300), British Museum, (32), page 444. Translittération et traduction M. Claude Carrier, édit. CYBELE, 2009.

Le rapprochement de ces deux attestations est éclairant. Le même vocable sert au médecin pour juger d’un teint et au défunt pour attester de sa droiture. Entre la couleur de la chair et la nature de l’être, la langue pharaonique ne pose pas de rupture : l’une manifeste l’autre.

6.3  Autres références textuelles

Pour les acceptions de nature, de tempérament et de caractère, on consultera les Enseignements pour Mérikarê, en écriture hiératique. Voir également Bersheh II, 21 (P. E. Newberry, El Bersheh) ; Urk. IV, 119, 5 (K. Sethe, W. Helck, Urkunden der 18. Dynastie, Leipzig) ; Merikarê P31 et P40 (J.-F. Quack, Studien zur Lehre für Merikare, Wiesbaden).

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VII. Le verbe — íny, « paraître »

Au nom de la couleur répond un verbe : íny, « paraître ». La cohérence est parfaite — si le nom dit l’aspect, le verbe dit l’acte d’apparaître. Ce verbe a donné en copte ⲈⲒⲚⲈ, qui signifie « ressembler », « imiter », et comme nom « ressemblance », « modèle ».

La famille se complète avec 𓇋𓏎𓏌𓈖𓅱𓀁𓏪 (ínw / inou), « modèle, exemple ». Se dessine ainsi une chaîne conceptuelle continue : paraître → avoir tel aspect, telle couleur → ressembler → servir de modèle. Ce que l’on donne à voir devient ce sur quoi l’on se règle.

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VIII. Démotique et copte

En démotique, le vocable s’écrit íwn et signifie couleur, espèce ou état — les trois acceptions déjà présentes en égyptien classique.

Le copte, dernier état vivant de la langue égyptienne, a conservé le mot dans plusieurs dialectes :

ⲁⲩⲁⲛ et ⲁⲩⲁⲁⲛ (sahidique) · ⲁⲟⲩⲉⲓⲛ (sahidique) · ⲁⲟⲩⲏⲛ (fayoumique) · ⲁⲟⲩⲁⲛ (bohaïrique)

Toutes ces formes portent les mêmes significations : couleur, aspect extérieur, être, caractère. Valeurs phonétiques mobilisées : Ⲁ [a, ʕ, ʔ] · Ⲟ [o] · Ⲉ [e] · Ⲏ [eː, ɛː, i] · Ⲩ [u, w, i, v] · Ⲓ [i, j] · Ⲛ [n].

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IX. Vocables de l’arabe

La racine ل — و — ن (l-w-n) fournit à l’arabe tout le vocabulaire de la couleur :

لَوَّنَ / يُلَوِّنُ (lawwana / yulawwinu) — verbe, forme II : colorer, peindre, teinter.

لَوْن (lawn), pluriel ألوان (alwān) — nom : couleur, teinte — mais aussi genre, espèce, qualité, type, variété.

Une convergence de fond. Le mot arabe de la couleur signifie aussi le genre, l’espèce, la variété — exactement comme l’égyptien ywn désignait à la fois la teinte et l’espèce, la nature, le caractère. Les deux langues rangent sous un même mot ce qui se voit et ce que la chose est.

9.1  La racine dans le corpus coranique

La racine apparaît neuf fois dans le Coran ; nous en retenons sept. Un fait s’impose à la lecture : dans la grande majorité de ces occurrences, le mot est accompagné de muḫtalif (« varié, divers »). Le Coran ne parle presque jamais de « la couleur » d’une chose isolée : il parle de la diversité des couleurs — des fruits, des montagnes, des troupeaux, des langues et des hommes. Le vocable y sert une théologie de la variété, où la multiplicité des teintes vaut comme signe.

La vache jaune — Sourate 2, verset 69

قَالُوا۟ ٱدْعُ لَنَا رَبَّكَ يُبَيِّن لَّنَا مَا لَوْنُهَا ۚ قَالَ إِنَّهُۥ يَقُولُ إِنَّهَا بَقَرَةٌۭ صَفْرَآءُ فَاقِعٌۭ لَّوْنُهَا تَسُرُّ ٱلنَّٰظِرِينَ
qālū dʿu lanā rabbaka yubayyin lanā mā lawnuhā, qāla ʾinnahū yaqūlu ʾinnahā baqaratun ṣafrāʾu fāqiʿun lawnuhā tasurru n-nāẓirīna

« Ils dirent : « Invoque ton Enseigneur pour nous afin qu’Il nous précise quelle est sa couleur ? » Il dit : « Vraiment, Il dit qu’il s’agit d’une vache jaune, de couleur vive très pure, agréable à regarder. » »

Sourate 2, البقرة / Al-Baqara / La Vache, verset 69, in Le Coran, page 10, essai de traduction et annotations par M. Maurice Gloton, édition bilingue Arabe-Français, éditions Albouraq 2018.

Ce qui est disséminé sur la terre — Sourate 16, verset 13

وَمَا ذَرَأَ لَكُمْ فِى ٱلْأَرْضِ مُخْتَلِفًا أَلْوَٰنُهُۥٓ ۗ إِنَّ فِى ذَٰلِكَ لَءَايَةًۭ لِّقَوْمٍۢ يَذَّكَّرُونَ
wa-mā dharaʾa lakum fī l-ʾarḍi mukhtalifan ʾalwānuhū, ʾinna fī dhālika la-ʾāyatan li-qawmin yadhdhakkarūna

« Et ce qu’Il a disséminé pour vous sur la terre prend des couleurs variées. Vraiment en cela : des Signes pour ceux qui se rappellent ! »

Sourate 16, النحل / An-Naḥl / Les Abeilles, verset 13, in Le Coran, page 268, essai de traduction et annotations par M. Maurice Gloton, édition bilingue Arabe-Français, éditions Albouraq 2018.

Le breuvage des abeilles — Sourate 16, verset 69

ثُمَّ كُلِى مِن كُلِّ ٱلثَّمَرَٰتِ فَٱسْلُكِى سُبُلَ رَبِّكِ ذُلُلًۭا ۚ يَخْرُجُ مِنۢ بُطُونِهَا شَرَابٌۭ مُّخْتَلِفٌ أَلْوَٰنُهُۥ فِيهِ شِفَآءٌۭ لِّلنَّاسِ ۗ إِنَّ فِى ذَٰلِكَ لَءَايَةًۭ لِّقَوْمٍۢ يَتَفَكَّرُونَ
thumma kulī min kulli th-thamarāti fa-slukī subula rabbiki dhululan, yakhruju min buṭūnihā sharābun mukhtalifun ʾalwānuhū fīhi shifāʾun li-n-nāsi, ʾinna fī dhālika la-ʾāyatan li-qawmin yatafakkarūna

« Puis, butine de toutes espèces de fruits. Alors, emprunte les chemins de ton Enseigneur avec humilité ! Il sort de son abdomen un breuvage aux couleurs variées dans lequel les humains trouvent un remède. Vraiment en cela : un Signe pour ceux qui méditent ! »

Sourate 16, النحل / An-Naḥl / Les Abeilles, verset 69, in Le Coran, page 274, essai de traduction et annotations par M. Maurice Gloton, édition bilingue Arabe-Français, éditions Albouraq 2018.

La diversité des langues et des couleurs — Sourate 30, verset 22

وَمِنْ ءَايَٰتِهِۦ خَلْقُ ٱلسَّمَٰوَٰتِ وَٱلْأَرْضِ وَٱخْتِلَٰفُ أَلْسِنَتِكُمْ وَأَلْوَٰنِكُمْ ۚ إِنَّ فِى ذَٰلِكَ لَءَايَٰتٍۢ لِّلْعَٰلِمِينَ
wa-min ʾāyātihī khalqu s-samāwāti wa-l-ʾarḍi wa-khtilāfu ʾalsinatikum wa-ʾalwānikum, ʾinna fī dhālika la-ʾāyātin li-l-ʿālimīna

« Et parmi Ses Signes : la création des cieux et de la terre, et la diversité de vos langages et de vos couleurs. Vraiment, en cela, des Signes pour ceux qui savent ! »

Sourate 30, الروم / Ar-Rūm / Les Byzantins, verset 22, in Le Coran, essai de traduction et annotations par M. Maurice Gloton, édition bilingue Arabe-Français, éditions Albouraq 2018.

Les fruits et les montagnes — Sourate 35, verset 27

أَلَمْ تَرَ أَنَّ ٱللَّهَ أَنزَلَ مِنَ ٱلسَّمَآءِ مَآءًۭ فَأَخْرَجْنَا بِهِۦ ثَمَرَٰتٍۢ مُّخْتَلِفًا أَلْوَٰنُهَا ۚ وَمِنَ ٱلْجِبَالِ جُدَدٌۢ بِيضٌۭ وَحُمْرٌۭ مُّخْتَلِفٌ أَلْوَٰنُهَا وَغَرَابِيبُ سُودٌۭ
ʾa-lam tara ʾanna llāha ʾanzala mina s-samāʾi māʾan fa-ʾakhrajnā bihī thamarātin mukhtalifan ʾalwānuhā, wa-mina l-jibāli judadun bīḍun wa-ḥumrun mukhtalifun ʾalwānuhā wa-gharābību sūdun

« Ne vois-tu pas qu’Allâh fait descendre soudainement une eau du ciel ? Alors, grâce à elle, Nous faisons sortir des fruits de couleurs variées, et dans les montagnes des stries de couleurs variées, blanches et rouges ou d’un noir intense. »

Sourate 35, فاطر / Fāṭir / Différenciateur originel, verset 27, in Le Coran, page 437, essai de traduction et annotations par M. Maurice Gloton, édition bilingue Arabe-Français, éditions Albouraq 2018.

Les couleurs des humains — Sourate 35, verset 28

وَمِنَ ٱلنَّاسِ وَٱلدَّوَآبِّ وَٱلْأَنْعَٰمِ مُخْتَلِفٌ أَلْوَٰنُهُۥ كَذَٰلِكَ ۗ إِنَّمَا يَخْشَى ٱللَّهَ مِنْ عِبَادِهِ ٱلْعُلَمَٰٓؤُا۟ ۗ إِنَّ ٱللَّهَ عَزِيزٌ غَفُورٌ
wa-mina n-nāsi wa-d-dawābbi wa-l-ʾanʿāmi mukhtalifun ʾalwānuhū ka-dhālika, ʾinnamā yakhshā llāha min ʿibādihi l-ʿulamāʾu, ʾinna llāha ʿazīzun ghafūrun

« Et de même sont variées les couleurs des humains, et des animaux, et du bétail. Parmi les adorateurs d’Allâh seuls les savants Le redoutent. Vraiment, Allâh, Inaccessible, Très-Recouvreur ! »

Sourate 35, فاطر / Fāṭir / Différenciateur originel, verset 28, in Le Coran, page 437, essai de traduction et annotations par M. Maurice Gloton, édition bilingue Arabe-Français, éditions Albouraq 2018.

Les plantes qui jaunissent — Sourate 39, verset 21

أَلَمْ تَرَ أَنَّ ٱللَّهَ أَنزَلَ مِنَ ٱلسَّمَآءِ مَآءًۭ فَسَلَكَهُۥ يَنَٰبِيعَ فِى ٱلْأَرْضِ ثُمَّ يُخْرِجُ بِهِۦ زَرْعًۭا مُّخْتَلِفًا أَلْوَٰنُهُۥ ثُمَّ يَهِيجُ فَتَرَىٰهُ مُصْفَرًّۭا ثُمَّ يَجْعَلُهُۥ حُطَٰمًا ۚ إِنَّ فِى ذَٰلِكَ لَذِكْرَىٰ لِأُو۟لِى ٱلْأَلْبَٰبِ
ʾa-lam tara ʾanna llāha ʾanzala mina s-samāʾi māʾan fa-salakahū yanābīʿa fī l-ʾarḍi thumma yukhriju bihī zarʿan mukhtalifan ʾalwānuhū thumma yahīju fa-tarāhu muṣfarran thumma yajʿaluhū ḥuṭāman, ʾinna fī dhālika la-dhikrā li-ʾulī l-ʾalbābi

« Ne vois-tu pas qu’Allâh fait soudainement descendre du ciel une eau qu’Il achemine à travers la terre vers des sources jaillissantes ? Puis, grâce à elle, Il fait sortir des plantes aux couleurs variées. Puis celles-ci se fanent de sorte que tu les vois jaunir, puis Il les réduit en brindilles desséchées. Vraiment, voici en cela un rappel pour les êtres dotés de conscience quintessentielle. »

Sourate 39, الزمر / Az-Zumar / Les Groupes, verset 21, in Le Coran, page 460, essai de traduction et annotations par M. Maurice Gloton, édition bilingue Arabe-Français, éditions Albouraq 2018.

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X. Échos dans les langues africaines

La conception qui noue la couleur à la nature de l’être trouve, dans plusieurs langues d’Afrique de l’Ouest, des échos qu’il vaut la peine d’examiner. Deux ensembles distincts se dégagent, qu’il convient de ne pas confondre.

10.1  Le premier ensemble — le tracé et le trait

Songhay (Mali, Niger, Burkina Faso, Nigéria, Bénin) : noona ou noonay — la couleur.

Maninka du Niokolo (Sénégal), langue Mandé : nóono — tracer, écrire.

Soninké, langue Mandé : noone ou noono — être tracé, tracer ; et aussi trait physique, caractère, variété, trace, tache.

Une triade commune. Le soninké noono réunit exactement le faisceau que nous avons suivi depuis l’égyptien : le trait visible, le caractère et la variété. C’est, terme pour terme, la triade que portent ywn en égyptien et lawn en arabe. Que des langues aussi éloignées rangent sous un même mot ces trois notions dit quelque chose d’une manière commune de penser : ce qui se marque au-dehors désigne ce que la chose est.

On notera de surcroît que le sens premier du maninka et du soninké est celui de tracer, d’écrire — le trait avant la teinte. La couleur y est d’abord une marque portée, un tracé sur la surface : conception voisine de celle du déterminatif égyptien 𓁸, la mèche de cheveux, qui classe la couleur du côté de ce qui pousse et se voit sur le corps.

10.2  Le second ensemble — l’œil et l’apparence

Bambara, langue Mandé : la couleur se dit ɲɛ́. Or ce vocable est aussi le nom de l’œil, et il désigne encore l’aspect, la couleur, le coloriage.

Maninka (Guinée, Mali), langue Mandé : l’apparence se dit ɲá.

Ces formes ne se rattachent pas phonétiquement au premier ensemble — la nasale palatale ɲ n’est pas la dentale n — et il serait imprudent de les confondre. Mais elles éclairent la même intuition par une autre voie : en bambara, un seul mot nomme l’œil et ce qui se donne à voir. La couleur y est définie par l’organe qui la perçoit. On se souviendra qu’en égyptien le verbe de la même famille était íny, « paraître » — c’est-à-dire : se donner à l’œil.

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Conclusion

Nous sommes partis d’un mot qui semblait ne dire qu’une chose simple — la couleur — et nous l’avons trouvé chargé de tout ce qu’un être peut manifester de lui-même. En égyptien pharaonique, 𓇋𓃹𓈖𓁸 (ywn) nomme le teint de la chair, l’aspect extérieur, l’espèce et le caractère. Le choix des déterminatifs le montre à lui seul : la mèche de cheveux 𓁸 pour la couleur du corps, le rouleau scellé 𓏛 pour la nature intérieure.

La racine s’est transmise sans rupture. Le démotique dit íwn ; le copte ⲁⲩⲁⲛ, ⲁⲟⲩⲏⲛ, ⲁⲟⲩⲁⲛ — couleur, aspect, être, caractère. Et l’arabe, avec لَوْن (lawn), conserve intacts les deux versants : la teinte et l’espèce, la nuance et le genre. La correspondance est régulière, radicale par radicale : w et n identiques dans les deux langues, la liquide ل de l’arabe répondant au yod 𓇋 de l’égyptien selon une équivalence attestée.

Reste le plus remarquable. Là où le Coran emploie ce mot, c’est presque toujours au pluriel et accompagné de muḫtalif : les couleurs variées des fruits, des montagnes, des troupeaux, des langues et des hommes. La diversité des teintes y devient signe — de même que, pour le scribe égyptien, la couleur d’un être disait sa nature. D’un bout à l’autre de cette histoire, un même postulat : l’apparence n’est pas le contraire de l’essence, elle en est la manifestation. Ce que les langues Mandé redisent à leur manière, en nommant d’un seul mot le trait, le caractère et la variété — ou l’œil et ce qu’il voit.

𓅝𓏏𓏭𓅆𓇋𓈎𓂋𓏝  Ḏḥwty íḳr — Djehouty L’Excellent

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